Film japonais (vo, juillet 2009, 1h56) De Kirio Urayama, par Yoshio Ishido et Kirio Urayama avec Masako Izumi, Mitsuo Hamada, Jun Hamamura
Synopsis
Vivant dans un petit village côtier, Wakae, une jeune fille de quinze ans, travaille dans un bar comme hôtesse. Sa mère est morte et son père, alcoolique et pauvre, vit avec une nouvelle femme. Alors qu’elle vient de voler une paire de chaussures, elle rencontre Saburo qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps et qui tente de l’aider. Mais les circonstances les sépareront.
Le film japonais de 1963 "Une jeune fille à la dérive", du "cinéaste des pauvres" - de la Nouvelle vague nipponne Kirio Urayama, proposé cette semaine par les Cramés, aura beaucoup ému les fidèles des soirées-débats en ce mardi 13 octobre. Et pourtant, ce film, médaille d’or au festival de Moscou en 1963, déplut à l’époque par son réalisme dru, son engagement social à la société de production Nikkatsu qui congédiera le réalisateur, pas moins, en 1968, après l’échec de "La femme que j’ai abandonnée" !
Le noir et blanc de ce mélo méconnu découvert en juillet dernier par un modeste public de 10 000 spectateurs, ses affinités avec l’univers de Truffaut - les "Quatre cents coups", la quête adolescente d’Antoine Doinel - la figure éternelle de la misère et de la déréliction féminines, avec Wakaé, soeur de Cosette, de Mouchette ou de Monika - tout pourtant dans cette oeuvre sobre et exigeante, dénuée de pittoresque, parle à l’âme et va à l’essentiel : à peine regrettera-t-on quelques effets un peu conventionnels et une mandoline un peu insistante lors des scènes d’émotion...
Comme le suggère "Télécinéobs", "on est partagé entre l’admiration pour l’atmosphère (noire, dense, désespérée) et l’éloignement : ce cinéma-là semble désuet ; mais l’est-il vraiment ?" : des mélos de Mervyn Le Roy aux "Quatre cents coups" en passant par le réalisme poétique de Carné ou le néo-réalisme italien (on songe au "Voleur de bicyclette" de Vittorio de Sica pour le vol de souliers au début du film), on retrouve des êtres affamés d’amour, se battant contre leur milieu, les préjugés sociaux ou moraux (l’amour entre une ado de 15 ans et un jeune homme de 23 ans choque les bonnes âmes ! ), marqués par le destin, du bar infâme où l’on exploite la femme-enfant pour en faire une geisha - une prostituée ? - à la maison de redressement où elle se retrouve pour avoir, involontairement, provoqué l’incendie d’un poulailler où travaillait son ami : images surprenantes, non de poules mouillées mais de poules enflammées...L’école buissonnière, la vulgarité des hommes, l’absence d’une mère, la carence d’un père pauvre, noyant son désespoir dans l’alcool, qui plus est blessé dans une explosion de dynamite, le vol de beaux souliers, la rémission de la misère avec la jupe offerte à la jeune femme par son ami - et qu’on l’accuse pourtant d’avoir volée ..."Simplicité des situations, absence de nuance et de caractérisation" - selon un critique de "Télérama" - font de cette oeuvre une épure...
Cette oeuvre marque aussi le passage d’un Japon traditionnel et pauvre avec le village de pêcheurs vers la modernité et l’occidentalisation, liées à la capitulation devant les Etats-Unis (malgré une manifestation impressionnante - dernier baroud d’honneur ? - devant des essais américains sur une plage), à la politique mafieuse des conservateurs incarnés par le frère député de Saburo, "qui sert la soupe" - littéralement !, à la crise sociale - Saburo a perdu son emploi en ville et sa famille, en-dehors de sa mère, le méprise comme un bon à rien.
Ce qu’on retiendra surtout de cette oeuvre sur le fond engagée mais très stylisée et universelle, c’est l’interprétation lumineuse de Mezako Izumi, son sourire illuminant ses crises de désespoir convulsives, son visage timide et buté de sauvageonne luttant contre le statut, l’image dans lesquels la société, ses proches même, l’enferment ainsi que son ami. La caméra, fluide, suit en une sorte de scénographie théâtrale les déplacements des personnages, les jambes des jeunes marathoniennes, la course folle des amoureux vers la mer - autant de scènes qui rappellent "L’Homme qui aimait les femmes" ou "Les quatre cents coups".
La fin surtout est bouleversante : le mal-aimé, le pauvre hère et jusqu’au couple - rappelle Henri - semblent devoir se perdre pour se réaliser : Wakae quitte enfin sa famille pour travailler à Osaka, départ désespéré mais nécessaire : quand on se sent nul, il faut décidément descendre plus bas, toucher le fond pour remonter, revenir de la crise de larmes déchirantes du bar ; Saburo, après avoir tenté en vain de la dissuader de partir, l’accompagne en apparence dans son voyage pour la quitter à un arrêt ultérieur, et la laisser achever seule sa route, son destin : déchirement du couple qui se résout dans la fusion apparente et l’acceptation apaisée de la solitude.
Claude
fr
Films depuis 2009
Année 2009
Une jeune fille à la dérive
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