"A dangerous method", le dernier film de David Cronenberg, célèbre les noces de la psychanalyse et du cinéma, mettant en scène un cas impressionnant d’hystérie et l’accouchement d’une parole : en confrontant deux pratiques différentes, voire opposées, celles de Jung et de Freud, sur fond d’histoire d’amour de Jung pour Sabina Spielrein, sa patiente russe de 18 ans, elle-même future psychanalyste, qui mourra assassinée par les Nazis, le cinéaste du double et des "faux semblants" dresse aussi, entre Vienne, Zurich et New York, le portrait d’une période brillante, d’une aristocratie en déclin, jetant ses derniers feux face à la montée de la guerre et des nationalismes : la Belle Epoque. Cette atmosphère décadente, de fin d’un monde donne au film un charme suranné, entre Zweig et Visconti.
Le critique Tzvetan Todorov définit stricto sensu le fantastique comme la confusion entre réel et irréel, ou, plus subtilement, l’hésitation entre une explication psychologique - les hallucinations du personnage - et une interprétation surnaturelle, phénomène véritablement paranormal, possession, double, comme dans les nouvelles de Maupassant ce "Horla" où la présence fantomatique est à la fois en soi et hors de soi.
Des lecteurs ou des spectateurs pressés dénoncent souvent comme ennuyeuses ou inutiles la lenteur du rythme ou la pesanteur des descriptions, des plans-séquences dans un livre et un film : s’il est une oeuvre qui montre que la quête de soi et la finesse des sentiments, loin de l’action trépidante, peuvent créer une attente entêtante et distiller un plaisir rare, c’est bien "Les Acacias" de Pablo Giorgelli, Caméra d’Or à Cannes 2011.
"Tilti, chronique indienne" de Kanu Behl est un film-choc, un thriller social dont le réalisme et la violence, soulignés par des plans courts et des cadrages nerveux, bien loin des bluettes bollywoodiennes, nous prennent à la gorge - tout en soulevant des questionnements plus subtils qu’il n’y paraît sur la place des femmes dans la société indienne mais surtout sur la libération d’un jeune homme du système patriarcal et mafieux instauré par ses frères et son père silencieux mais complice.
Tilti, dont le nom féminin - sa mère espérait une fille après ses deux frères - signifie "papillon" et suggère une possible métamorphose, vit donc dans un quartier pauvre de Dehli, dans un véritable "trou à rats", un vague commerce d’épicerie tenu par ses deux frères Baawla et Vikram, "parrain" particulièrement instinctif et violent, qui n’hésite pas à tabasser un livreur de meubles et à tuer à coups de marteau un vendeur de voiture dont il veut voler le véhicule prétendument acheté et essayé par Titli et sa femme Neelu. L’ambiance qui règne dans leur gourbi est marquée par les cris, les coups et cette permanente promiscuité qui accompagne la pauvreté : il faut supporter dans un misérable galetas que Vikram en marcel crasseux se lave les dents devant vous (parodie de l’hygiène bucco-dentaire bollywoodienne) ou ne cesse de cracher, qu’il violente sa femme Sangeeta, bientôt divorcée, sans que quiconque intervienne et que le père en robe de chambre soit rivé à son éternelle télévision. Ce réalisme sordide, marqué par une alternance de pauses et de crises, est toutefois sinon contrebalancé, du moins adouci par un certain burlesque à la Coen rappelant la comédie italienne, et notamment "Affreux, sales et méchants" d’Ettore Scola : le moment où Vikram frappe le négociant dont le canapé ne passe pas par la porte coïncide en effet avec l’anniversaire de sa fille auquel le grand frère exige la présence de son épouse pourtant en retard au travail et avec la dégustation d’un gâteau à l’ananas (!) ; par ailleurs, le vendeur d’autos tué à coups de marteau se retrouve assis à l’arrière du véhicule, barbouillé de sang comme ses deux tueurs et giflé comme pour le réveiller d’un mauvais sommeil !
Cette violence, qui contraste avec le calme des beaux quartiers où habite l’agent immobilier, amant de Neelu ignorant son mariage et sa paternité, se nourrit également de la transmission ancestrale : ainsi, le père, si absent et insipide soit-il, cautionne la violence de ses trois enfants - comme ne le lui envoie pas dire finalement Titli ; et lui-même reste en admiration devant la photo du grand-père dont Titli, rétif au schéma familial, rêve la chute sans fin, répétée dans un escalier vertigineux, dans un plan stylisé, dépassant le pur réalisme.
La place et le statut de Titli sont en effet au cœur du film, avec les ambiguïtés et la lente évolution du personnage sur laquelle on ne cesse de s’interroger. Évolue-t-il vraiment ou consciemment en étapes clairement définies ? Cette maturation ne se fait-elle pas plutôt de façon souterraine, avec ses réticences, voire ses régressions - quand bien même la rédemption semblerait fulgurante, et lumineuse à la fin, avec la dénonciation salutaire de ses frères braqueurs et son retour auprès de Neelu pour repartir à zéro et s’aimer vraiment ? Ne sont-ce pas au fond les événements ou les éléments matériels qui décident pour ce personnage animal en quête lui aussi de survie, tels ce parking vide et désolé saisi en plans larges et dont il ne veut plus ? Certes, le benjamin de la famille, avec son regard à la fois déterminé de jeune fauve et déconcerté de chien battu - un critique de "La Dispute" sur France Culture parle d’expression à la Al Pacino - apparaît comme une victime dont un policier ripoux vole les économies destinées à s’acheter une place de parking (un parking ?) : ses frères le marient de force à Neelu amoureuse d’un autre homme pour mieux le retenir et utiliser son épouse dans leurs vols et trafics de voitures...Pourtant, il est loin de se comporter lui-même en petit saint - tout se passe en effet comme s’il reproduisait d’abord la violence familiale, comme s’il avait besoin de temps pour évacuer ce schéma inscrit profondément en lui, tuer ses propres pulsions qui le poussent à brutaliser Neelu et à tenter de la violer la première nuit de leur mariage, à lui casser le poignet, avec son consentement apeuré, afin de lui épargner la signature d’un document aliénant sa dot à elle, et sa libération à lui.
Oui, le cheminement intérieur est long et l’on comprend mieux dès lors le dégoût qui le prend dans le parking, cet âcre vomissement de bile qui répond à la fois aux crachements misérables de ses frères et à un nécessaire exorcisme de son milieu et de sa destinée enfin refusés.
Dans ce parcours, les femmes occupent une place de choix. Ainsi, Neelu, d’abord hostile à Titli car mariée de force, s’avère une alliée de poids, rieuse et déterminée sur la moto qui l’emmène derrière son mari en une folle équipée. Elle-même semble évoluer du mutisme ou de la passivité - à moins qu’il ne s’agisse de prudence et d’observation initiales - vers l’affirmation de soi : n’est-ce pas elle qui, étonnamment, sous le regard ahuri de Titli, négocie l’achat et surtout l’essai de la voiture ? N’est-ce pas elle qui refuse de participer au prochain braquage d’un véhicule, qui pourrait bien à nouveau se terminer en assassinat et pousse inconsciemment Titli à dénoncer ses frères, tel le jeune héros de "Théorème" de Pasolini qui révèle chacun à soi-même ?
Autre figure de femme dans ce monde crapuleux à la Jacques Audiard, la belle-sœur de Titli qui finit par divorcer du violent Vikram, vaincu par la présence de l’avocate et sa propre ignorance - il ne parvient qu’à esquisser un vague paraphe et non une vraie signature sur le document de séparation. Dans une scène très forte où Titli vient lui réclamer aide et indulgence financières, ne lui rappelle-t-elle pas durement mais calmement son indifférence, voire sa lâcheté quand son frère Vikram la battait ? Si Neelu est un révélateur, Sangeeta est un combustible qui brûle à froid...
L’émancipation féminine, fût-elle ici au second plan face à l’affirmation d’un homme, "Titli" n’en reste pas moins - pour parodier un titre de film récent - placé dans "l’ombre des femmes".
Queen of Montreuil est une comédie tendre et burlesque présentée par les "Cramés" pour la clôture de leur saison le 2 juillet 2013, en présence de la réalisatrice islandaise, Solveig Anspach et de l’actrice principale, Florence Loiret-Caille.
Le Passé d’Asghar Farhadi - avec Bérénice Béjo (Marie), Tahar Rahim (Samir), Ali Mosaffa (Ahmad) et Pauline Burlet (Lucie) dans les rôles principaux - creuse le même sillon, explore jusqu’à l’obsession les mêmes thèmes que "La Séparation", maintes fois récompensé, dont le succès public avait avoisiné le million d’entrées.
Art de l’image, le cinéma se fixe parfois des paris impossibles, que la littérature semble mieux habilitée à relever par les circonvolutions de l’écriture ou le monologue intérieur : traduire l’immatériel, restituer l’intériorité et la dynamique de la pensée. Si " La maison de la radio" parvenait à rendre l’invisible d’un media si prégnant, si labile pourtant dans notre quotidien, Hannah Arendt réussit le tour de force de nous passionner pour la pensée complexe, douloureusement paradoxale de la philosophe juive allemande en la mettant en scène de façon à la fois naturelle et spectaculaire, face aux polémiques virulentes qu’elle suscita, dans un débat littéralement théâtral, où la parole se fait action, où le scénario déborde de mots palpitants et rageurs.
Free Angela, au titre évocateur - appel à la libération de la militante communiste noire - est un documentaire vraiment hagiographique de Shola Lynch : Angela Davis, l’icône de la lutte afro-américaine des années 60 et 70, est évoquée ici à travers le propre témoignage de la respectable septuagénaire d’aujourd’hui, des entretiens avec ses amis (peu d’ennemis, si ce n’est un chef de la police ou un responsable d’université à l’époque) et des images d’archives passionnantes. Le parti-pris de la cinéaste est, au lieu de nous présenter un biopic en bonne et due forme, de se concentrer avec l’intensité dramatique du resserrement temporel sur le procès qui fut intenté à cette brillante enseignante de philosophie et pasionaria anti-apartheid : on accusa en effet la militante du mouvement des droits civiques, proche des Black Panthers et du Che Lumumba Club, cellule noire du Parti
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