Le titre à la Sergio Leone et l’atmosphère d’ "Il était une fois dans l’Ouest", la suspension d’une attente dilatée, le manichéisme affecté d’un monde de bons et de brutes - semblent en effet corroborés par la scène inaugurale, entre pré-générique et générique : un homme dans un bar louche et enfumé, deux frères en arrière-plan aux trognes inquiétantes, le visage plombé du premier, la future victime, collé contre la vitre comme une invite au spectateur et la prémonition d’un sacrifice : ce personnage, Yacer, sera tué par Kenan, l’un des deux autres. C’est seulement après que nous prendrons conscience du meurtre par-delà l’ellipse narrative qui nous mène dans les steppes anatoliennes, dans un paysage lunaire - à la recherche d’un cadavre, enterré par un assassin ivre qui ne sait plus où, dans un champ plat avec un arbre en boule, près d’une fontaine. Les deux frères sont conduits par un commissaire et son assistant, le procureur et le médecin légiste, escortés de policiers, en un cortège de voitures qui parcourt la campagne désolée et connait trois ou quatre stations avant de trouver, enfin, la tombe de fortune fouillée par les chiens et le corps cruellement ligoté.
La promesse du western oriental, ne gardant que l’écorce d’une odyssée, sans enjeu collectif (la peur du desperado hantant une ville isolée) ni poursuite des coupables, déjà trouvés, ou affrontement du bien contre le mal (puisque une même équipée emporte malfaiteurs et représentants de la loi) se perd dans les chemins de pierre et les étendues désertiques, laissant apparaitre la vraie dimension du film, elle-même double, au-delà de la quête policière : l’attente indéfinie d’une révélation (découverte du corps, mobiles des meurtriers, passé des personnages...) et une errance absurde ou grotesque - une œuvre indéfinissable, en somme, entre Antonioni et Beckett.
La piste policière ne sera jamais perdue, puisqu’au fil des discussions ou des rencontres entre les personnages, nous saurons, après avoir cru qu’il s’agissait du jeune frère, que Kenan a tué Yacer en état de légitime défense : celui-ci, en effet, ayant découvert que Kenan était en fait le vrai père du garçon qu’il croyait être son fils, a été pris d’un accès de fureur bien compréhensible : l’affrontement s’est soldé par sa propre mort. Nous apprendrons au cours de la dissection finale, outre la cruauté de la corde, écœurement du policier, que le corps a été enterré vivant - révélation occultée par le médecin légiste, mensonge peut-être nécessaire eu égard à la religion, à l’enfant et sa mère, à l’indicible horreur : le sang gicle au visage du médecin comme une éclaboussure de vérité.
Le cheminement sans fin, métaphore des méandres de l’âme ou des labyrinthes du passé, nous vaut parfois des moments de grâce, tels les visages des enfants qui jouent ou la halte nocturne dans un village, l’apparition féérique de la fille du maire au milieu des danses et des rires - ou ces révélations à demi-mots au cours d’une conversation sur la route - blessures secrètes ou souffrances longtemps tues : Ali Arab, méprisé par la famille de sa femme, le policier Naci, et son enfant hyper-actif vivant avec sa mère, le parcours du médecin, les jours heureux, la jeunesse enfuie... Dans ce kaléidoscope miroite, telle une lancinante interrogation, le suicide programmé de la femme du procureur qui attendait un enfant et s’est pourtant donné la mort, cinq mois après la naissance du bébé, comme pour se venger de l’infidélité de son mari.
Demeure le sentiment de l’absurde : des existences saccagées, un meurtre quasiment involontaire et pourtant horrible, des amours mal éteintes et des enfants victimes, qui nous sauvent pourtant... Cet absurde, Nuri Bilge Ceylan a su l’incarner avec un humour décalé, jamais appuyé, qui semble sourdre des situations mêmes, le tragi-comique d’un Ionesco ou d’un Beckett : le sac mortuaire oublié, le cadavre qui n’entre pas dans le coffre, la moustache à la Clark Gable du procureur, les problèmes de prostate, un yaourt au buffle...
La banalité du quotidien ou le rire insolite pour nous sauver de l’opacité du monde et nous arrimer au réel, au rire d’un enfant, à la beauté d’une femme.
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