Si le cinéma dit par extension ou facilité "fantastique" embrasse sous ce terme générique des notions aussi diverses que le merveilleux, la science-fiction ou le surnaturel, "Take shelter" - et ce n’est pas son moindre mérite - renoue avec la définition littérale et littéraire du fantastique : il n’est pas un moment, sauf peut-être vers la fin lors de la petite tempête où la famille se réfugie dans l’abri, où l’on ne se demande si la tornade angoissant à ce point Curtis se produira réellement ou si elle n’est pas simplement le fruit d’une imagination perturbée chez ce père de famille obsédé par le bonheur des siens, la santé de sa petite fille sourde, la solidité de sa maison. Le foyer n’est-il pas d’ailleurs la métaphore de la nation, l’Amérique, menacée par la crise de 2008, la perte de la suprématie mondiale, tant économique que politique et surtout le danger terroriste depuis le 11 septembre 2011 ?
En somme, on ne cesse de se demander si Curtis est un medium ou un fou, si ses rêves sont prémonitoires ou paranoiaques...Et l’on a beau voir revenir ces terribles cauchemars - hurlements, chien enragé attaquant son propre maître, silhouette de mort-vivant derrière ces carreaux battus par l’averse -l’on est à chaque fois happé par la scène apparemment surnaturelle avant de retrouver Curtis dans son lit, en nage, brutalement réveillé. Bref, la surprise du spectateur est aussi complète que la souffrance hallucinée, superbement jouée par Michael Shannon : ce n’était donc qu’un cauchemar !!
L’autre dimension du film - et sa force secrète - est d’avoir évité les facilités ou les outrances du genre fantastique pour l’équilibrer par une chronique familiale qui en est sans doute le coeur brûlant car le troisième aspect de l’oeuvre, la critique socio-politique, n’apparaît qu’en sourdine ou comme un prolongement subtil, une métaphore spontanée des peurs domestiques dans ces paysages de l’Ohio ou cette communauté blanche ouvrière : incertitude du lendemain, dureté du travail sur un chantier de forage, paranoïa et licenciement, banquet s’achevant en pugilat, crainte de ne pouvoir payer ses factures ou ses vacances, amour inquiet surtout pour la petite sourde-muette dont la poupée de son ou les sourires navrés semblent condenser toutes les peurs du monde.
Film inclassable comme la psychose de Curtis déjouant les thèses des spécialistes, thriller apocalyptique (mais sans révélation) dépassant ses propres codes, film-frontière - entre folie et normalité, réel et surnaturel, calme et angoisse - "Take shelter" cherche et offre à la fois un refuge paradoxal, la famille, lieu fondateur dont il faut bien s’arracher pour naître au monde, lieu salvateur face à ses tourmentes - comme une petite pluie rafraîchissante en quoi se résoudrait finalement la tempête redoutée.