Ce road-movie minimaliste, sans musique ni pathos, réussit en une heure et demie à nous scotcher à l’habitacle d’un camion, foyer rassurant face aux routes sans fin et aux stations-services sans âme, dont le conducteur Ruben conduit d’Asuncion (au Paraguay) à Buenos Aires une jeune femme Jacinta et sa petite fille Anahi - âgée de 5 mois - qu’il n’a acceptée qu’avec réticence - elle n’était pas prévue dans le contrat. Le paradoxe du voyage, de ce road-movie en quelque sorte détourné, épuisé dans un recueillement extrême tient ici à l’absence d’événement, à la palpitation d’un regard, à la promesse diffuse et pourtant déçue d’une parole dans un raclement de gorge, un borborygme, une courte réplique : entre lenteur "antonionesque" et ennui flaubertien, l’histoire semble progresser imperceptiblement par ces mots différés, ces sourires contraints, ce non-dit et ce mystère à peine dévoilés que retombés : on pense au début des "Raisins de la colère" de Steinbeck, à cette scène de méfiance, de questionnement indiscret sous l’apparence d’une vague curiosité entre le camionneur et le fils Joad sortant de prison pour meurtre comme il le révèle finalement : curieusement, l’hostilité sourde entre les deux hommes se résout à la descente du véhicule en une secrète complicité, le "bonne chance" désespéré de deux pauvres hères marqués par la vie.
De même ici semble se dessiner le début d’une relation par la grâce de ce bébé dont les yeux ronds, la bouille joufflue et la petite main tendue tracent un trait d’union dans le huis-clos vaguement pesant du camion entre cette mère paumée - sans père à ses côtés - et ce camionneur mutique, dont on sait juste qu’il n’a pas vu son fils depuis huit ans. On comprend mieux dès lors ce silence qui n’est pas seulement choix narratif et audacieux pari dramatique mais nécessité psychologique, collant au plus près des personnages, pour suggérer leurs secrètes blessures et l’âpreté de leur vie, qui ne saurait se dire, s’ex-primer qu’au prix d’un douloureux arrachement. C’est pourquoi l’on est presque surpris, à la fin, du sourire qui relie les deux (anti-)héros, de la proposition de Jacinta à Ruben d’entrer chez sa soeur, du souhait du transporteur de bois de revoir sa compagne de voyage.
Comme si ce long voyage, ces milliers de kilomètres représentaient le temps nécessaire à une modification (au sens où l’entend Michel Butor) - à une lente naissance à soi-même et à une prise de conscience de l’autre. La proximité - la promiscuité ? - contre les grands espaces prêts à nous engloutir, le cri quand l’autre manque de s’endormir, la tentation et la jalousie aussi à l’approche d’un autre camionneur, figure du monde inquiétant et pourtant si proche...Poursuivre sa route inlassablement et regarder l’autre pourtant, si l’on veut qu’une rencontre advienne.
La lenteur comme une promesse d’amour.