LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Journal des débats

mercredi 1er février 2012 par Claude

(Soirée-débat du mardi 31 janvier 2012 : 88 spectateurs, presque un record !!)

"Tous au Larzac" de Christian Rouaud est un très beau documentaire, plein d’humour, de tendresse et de finesse, dont la forme même interroge le statut de la parole et propose une réflexion émouvante, riche de promesses actuelles, sur un long combat, symbolique des luttes populaires et, une fois n’est pas coutume, de la solidarité entre les ouvriers ou étudiants et le monde paysan, traditionnellement conservateur, voire "versaillais" depuis la Révolution, de l’aveu d’un combattant du Larzac.

Un monde qui sut organiser et surtout prolonger le combat, avec son journal, "Gardarem lo Larzac", l’occupation pacifique de terrains voulus par l’armée et la mise en place, même si la structure juridique en préexistait, de Groupements Fonciers Agricoles, avec l’achat de parts et de parcelles à des propriétaires non agriculteurs pour couper l’herbe sous le pied de l’Etat. Le développement des syndicats agricoles, de la FDSEA à la Confédération paysanne en passant par les Travailleurs paysans, est né de ce combat.

Plus que jamais, le documentaire acquiert avec Christian Rouaud, comme avec Raymond Depardon, ses lettres de noblesse dans cette plongée rurale et militante. L’alliance d’images d’archives, dont le flou ou l’archaïsme apparents revêtent une authenticité exceptionnelle, et de témoignages âpres et truculents de paysans évoquant leurs souvenirs confère à ce film dynamisme et enthousiasme, d’autant que le combat fut quasiment unanime - avec le serment des 103 signataires (sur 107) - et incroyablement déterminé, puisqu’il devait durer 10 ans, de 1971 à 1981 ; le documentaire nous offre ainsi, au lieu d’une multiplicité de points de vue, l’unanimisme et la profondeur d’une parole savoureuse, à la fois ancrée dans un terroir et universelle - à l’image de tous les combats militants. Le Larzac est à cet égard une expérience fondatrice, qui trouvera des échos dans l’opération contre le Mac Do de Millau en 1999, les faucheurs volontaires se battant autour de José Bové contre les OGM
ou les récentes protestations contre les conditions d’exploitation du gaz de schiste. "Qui comprend le nouveau en réchauffant l’ancien peut devenir un maître" - disait Confucius.

Western documentaire retraçant une épopée farouche dans ce cadre aride des Causses et du plateau du Larzac, mâtiné par un humour ubuesque, tiré des situations mêmes - les tracteurs envahissant Millau, des tentes, une ferme reconstituée sous la Tour Eiffel, des gardes mobiles tentant en vain de circonscrire des moutons "Tous au Larzac" offre une formidable méditation sur la parole - et le silence : la revendication, digne et souffrante, des paysans qui luttent contre l’extension du camp décidée en 1971, sans négociation, par Michel Debré, ministre de la Défense, et refusent l’expropriation ; la parole fidèle et pudique de sa veuve évoquant la mémoire de Guy Tarlier, si présent encore, si "encombrant" ; la langue de bois, à l’inverse, des politiques - qu’il s’agisse du langage technocratique de l’ancien président Giscard d’Estaing se drapant lors d’une conférence de presse dans les oripeaux des "institutions" à respecter ou de "l’Etat"-partenaire comme s’il n’en était pas l’émanation et l’inspirateur ou du mépris social d’Yvon Bourges, ministre de la Défense, s’étonnant d’un tel mouvement sur un plateau où il n’y aurait rien à défendre, que quelques "moutons" et familles vivant "moyenageusement" (sic !). Quand le barbarisme le dispute à la bêtise, sans parler des provocations policières lors de la visite mouvementée d’un certain François Mitterrand, futur président ou de l’incendie non élucidé d’une ferme...

Alors, oui, le silence est d’or, comme le soleil sur ces terres arides ; alors, oui, la construction d’une bergerie est légitime, sinon légale, l’union woodstockienne de paysans, maoïstes, bitniks et objecteurs de conscience et ouvriers de Lipp nécessaire et inexorable - eût-elle fait sourire avec ses slogans "des moutons pas des canons" ou "faites labour pas la guerre"...

Le silence est d’or mais assourdissant, comme le frappement feutré de bâtons de berger sur le bitume parisien.


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