LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Le Gamin au vélo

lundi 30 janvier 2012 par Claude

Un appel la nuit, dans un foyer, vers un numéro sans correspondant, une course folle, dans un immeuble, vers un appartement vide pour tambouriner sans fin dans une rageuse espérance, un gamin roulant, entêté, désespéré, sur son vélo, en quête d’un père aux abonnés absents - qui le reçoit, ennuyé, en coup de vent, dans la cuisine du restaurant où il travaille mais un beau jour, ne veut plus le voir, définitivement - telles sont les images fortes du dernier film des frères Dardenne, "Le Gamin au vélo".

Avec la sobriété dramatique qu’on connait aux cinéastes belges, atténuée par les échappées lumineuses d’un film tourné en été - balades à vélo le long de la Meuse, parties de campagne - ce film laconique, terrible, dit le poids du silence, la souffrance muette d’un enfant saccagé par la vie, qui s’obstine contre l’impossible carence de son père, la comprend confusément sans l’accepter, sait la vanité de la révolte mais ne peut s’empêcher de ruer dans les brancards.

Filmés en plans serrés, caméra à l’épaule, l’enfant de 12 ans (formidable Thomas Doret choisi sur un casting de 150 gosses) et sa mystérieuse protectrice, jouée par la star Cécile de France, qui s’attache à lui parce qu’il s’est accroché à elle dans une salle d’attente de médecin et l’accueille chez elle le week-end, parlent peu et surtout ne donnent pas leurs raisons - et les réalisateurs encore moins d’explications psychologiques ou d’éclairages circonstanciés sur leur passé. Non, rien que l’âpreté de la vie, rien qu’un air buté, un dos cabossé - et l’émotion sourd de la situation, des silences, par la force de l’image, un au-delà (ou un en-deçà ?) de la mise en scène, qui suggère plus qu’elle ne montre, qui montre plus qu’elle n’explique : qu’importe l’invraisemblance à abandonner son compagnon pour un gamin de hasard si l’amour vous empoigne face au confort de l’égoïsme !

C’est un film très dur aussi, en l’absence des mères auxquelles se substitue ici un amour adoptif, sur la défaillance des pères ou de dangereuses paternités. Outre ce père enfant qui vit de petits boulots et pour qui Cyril au fond a volé les billets qu’il est à deux doigts d’accepter, la caïd qui éduque le gamin à la violence en mimant l’attaque du libraire et son fils au cœur de la forêt feint la tendresse pour attirer le gamin dans ses rets - dangereux personnage qui abandonnera Cyril de peur d’être reconnu puisque le gamin s’est retourné et a été vu de son agresseur.
Autre père plus présentable car prêt à pardonner mais un peu lâche finalement, le libraire accourt au pied de l’arbre où son fils a assommé Cyril pour se venger et, le croyant mort, propose de le laisser là sans prévenir personne ni se livrer à la police.

Inflexible et fragile, petit frère d’Igor et de Rosetta, Cyril dit l’enfance nue condamnée à une trop précoce et terrible maturité : "ils attendent et ils endurent" - déplore Lilian Gish à la fin de "La Nuit du chasseur".


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