Alors pourquoi ce titre qui peut sembler moralisateur, à moins que le propos du cinéaste lui-même ne le soit...? Toute l’ambiguïté du film est là, dans ce balancement entre un propos peut-être normatif- si l’on en juge par l’absence de passé et d’explication sur la personnalité et le malaise des deux protagonistes apparemment oisifs et complaisants - et une mise en scène empathique, dans une moderne solitude de baies vitrées exhibitionnistes et d’interminables couloirs de métro, qui nous donne à voir, à sentir la recherche désespérée d’absolu et de communication dans la quête effrénée du sexe et la virtualité d’une existence arrimée aux leurres de la vidéo et du porno sur Internet... A l’esthétisme léché de Soderbergh dans "Sexe, mensonge et vidéo" le cinéaste irlandais répond ici par le sens du tragique, par la confusion sans fin de la réalité et de ses reflets, par l’impossible affirmation d’une identité qui se délite et se dévoie dans la contemplation solitaire de son sexe ou la recherche d’un plaisir toujours plus intense qui nous enferme en nous-mêmes quand il prétend nous délivrer de notre écorce. Cette frénésie sexuelle, teintée de "froideur et de mélancolie" pour "Télérama", est trop radicale et désespérée pour n’être que fantaisie de bobo new-yorkais trentenaire : le cinéaste parvient à conférer "une résonance quasi métaphysique aux images d’un tel quotidien."
L’explication de cette honte, sentiment de culpabilité de Brandon dont le regard torturé dit assez la souffrance, honte de n’être que ce corps affamé, de ne pouvoir ni savoir aimer, de ne pas supporter cette sœur dépressive, de ne trouver ni dans le travail, ni dans les loisirs de vraie raison de vivre, tient peut-être dans cette superbe citation de Milan Kundera dans "L’Immortalité" : "la honte n’a pas pour fondement une faute que nous aurions commise, mais une humiliation que nous éprouvons à être ce que nous sommes sans l’avoir choisi, et la sensation insupportable que cette humiliation est visible de partout."
Pour autant, le film n’est pas sans espoir, ni le personnage sans épaisseur ; la scène centrale au restaurant puis à l’hôtel avec la jeune et belle collègue noire suggère le début d’une possible relation amoureuse pour Brandon : il tente maladroitement mais pour une fois noblement, comme malgré lui, rattrapé par l’authenticité, de séduire cette femme, délivrant aussi un message fort, qui pourrait être sa vérité intime : pourquoi vivre marié, ou toute sa vie avec le même partenaire, au nom de quelle morale religieuse ou traditionnelle - s’exclame-t-il en désignant les vieux couples qui les environnent ? Et si la loi du désir, dès lors qu’elle rime avec amour, était la plus forte ?
A l’hôtel, alors que Brandon s’apprête à faire l’amour avec sa collègue, son corps le trahit et la tendresse l’envahit, comme ce sourire de calme intérieur qu’il semble enfin et contre toute attente opposer en un refus discret aux avances de la femme mariée du métro (pourtant auparavant poursuivie).
On ne saurait totalement résister à l’appel de l’amour, de soi ou des autres...