Le film a pour cadre New York, filmée comme rarement et superbement, au ras des rues et Brandon, le "malade" dont il est question, est un yuppie, qui habite à quelques rues de Wall Street, dans un bel appartement avec baies vitrées et vue sur la ville. Sauf qu’on ne sait pas vraiment ce qu’il fait : pub, communication, cabinet d’avocat, finances ? Et que tout comme l’arrière plan économique et social reste flou (quoique principalement enfermé dans un univers d’hommes), l’histoire personnelle n’est pas plus précise. Le seul indice sur le vécu de cet homme est donné par sa sœur : "on n’est pas mauvais, on vient juste d’un mauvais endroit".
Pour le reste, il s’agit avant tout de la description quasi clinique du quotidien d’un homme dominé par ses pulsions incessantes, qui n’y prend pas de plaisir, qui ne lit pas, sauf des revues porno, qui parle peu, et qui ne possède comme objets personnels que des disques vinyles. Il sourit à peine, rit encore moins, sauf dans une scène, celle où il dîne en compagnie d’une collègue, qu’il voit comme une possibilité, finalement ratée, d’échapper à son cercle monotone.
Steve McQueen est un "jeune" réalisateur britannique, et un artiste plasticien confirmé. Shame est son deuxième long métrage. Le premier était Hunger, caméra d’or à Cannes en 2008, sur l’agonie du militant indépendantiste irlandais Bobby Sands. Et déjà avec l’acteur Michael Fassbinder, lui même d’origine irlandaise, et descendant de Michael Collins, héros de la guerre d’indépendance irlandaise.
Steve McQueen vient de l’art contemporain, connu d’abord à Londres pour ses installations vidéos, composées de villes et de parois de verres, éléments très présents dans Shame. Avec l’envie de passer à la fiction, il part aux États-Unis pour y étudier la réalisation proprement dite. Mais il trouve le carcan de cet apprentissage trop limité. "Ils ne me laissaient pas jeter la caméra en l’air" a-t-il expliqué. Mais dans le même temps, il se sent mieux en Amérique que dans son pays natal "sans doute dit-il encore, parce que là bas, les artistes noirs sont susceptibles d’y être mieux acceptés que les blancs".
Steve McQueen est l’un des rares réalisateurs noirs à raconter et filmer des histoires de blancs, à sortir du carcan communautaire où pour la plupart ils se trouvent cantonnés. Mais s’il a tourné Shame aux Etats-Unis, ce n’était pas son projet au départ. C’est parce qu’au Royaume Uni il s’est heurté à un vrai tabou autour de l’addiction sexuelle. Les experts d’accord pour travailler à ce projet avec lui se trouvaient à New York. Et quand il est revenu dans cette ville, il a décidé qu’il ne pouvait y avoir de meilleur endroit pour y placer son "héros".
Michael Fassbinder est l’acteur de tous les films de Steve McQueen. De Hunger, de Shame et du prochain prévu pour 2013 : "Twelve years a slave" (Esclave pendant 20 ans). Il est très en vogue en ce moment, et il n’est pas anodin de noter qu’il joue le psychanalyste Carl Jung dans "A dangerous method" de David Cronenberg (on se dit qu’un petit passage sur le divan ne serait pas inutile à Brandon). Dans Shame il s’expose vraiment beaucoup, avec des scènes crues et parfois violentes. De ce rôle pour lequel il a reçu le prix d’interprétation lors de la dernière Mostra de Venise (2011) il dit : "je voulais que Brandon soit à la fois répugnant et vulnérable, qu’il soit de telle façon que les gens puissent se dire – mais je connais ça, il y a des choses de moi là dedans ! Peut-être qu’il n’est pas si loin de nous. Qu’il est un produit de notre temps." Il arrive à paraître dans ce film tour à tour très jeune ou très vieux, très beau ou très laid. Il dit aussi qu’il n’a pas trouvé trop dures les scènes de sexe, parce qu’il ne s’agissait pas de la part de McQueen, "d’exploitation sexuelle". Durant tout le tournage, très dur, pour résister et se préserver il s’est tout de même tenu très à distance de sa partenaire Carey Mulligan, qui joue sa sœur, aussi extravertie qu’il est introverti. Comme si elle explosait et lui implosait.
Cette sœur, Sissy, ne va pas mieux que son frère, mais sa douleur s’exprime différemment : autrement dit, à l’inverse de lui, elle ne cache rien. Carey Mulligan, qui l’interprète, est une comédienne britannique, elle aussi des origines irlandaises. Si elle est revenue sur le devant de la scène avec le récent Drive de Nicolas Winding, elle a mené une carrière en dents de scie, avec parfois des traversées du désert. Du rôle de Sissy, elle dit "qu’il était si loin d’elle, et si loin de tout ce qu’elle avait joué auparavant, qu’elle a tout fait pour l’avoir". Et tout le monde en a retenu l’interprétation incroyable, ralentie à l’extrême et quasi a capella, qu’elle donne de la célébrissime chanson New York, New York.
Dans ce film, tourné aux Etats-Unis mais finalement interdit aux mineurs de ce pays par la commission de censure, tout fait sens, les moindres détails, comme des bouts d’affiche dans le métro, dont on aperçoit les slogans, principalement offres de rentabilité financière ou de salut de l’âme. Dans le bilan filmique de l’année 2011, Thomas Sotinel, du Monde, classe Shame en 3ème position, avec ce commentaire : "Avec Shame, McQueen tire le portrait de l’anomie (l’absence de lois, de règles) occidentale".