LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Les Révoltés de l’ile du diable

lundi 16 janvier 2012 par Claude

Le film "Les Révoltés de l’ile du diable" de Marius Holst est une œuvre puissante par sa beauté plastique digne de Munch, le foret dans cette ile norvégienne de Bastoy - paradoxe au pays du pacifisme - le noir et blanc des enfants captifs en uniforme sur fond d’étendue neigeuse ou de mer gelée, et par la vision de l’univers quasiment concentrationnaire de cette maison de redressement où s’affrontent des jeunes dont le seul crime est d’appartenir à un milieu défavorisé, une famille alcoolique, ou d’avoir dépouillé un tronc d’église - et des gardiens dont la cruauté n’a rien à envier à celle des truands ou des matons d’"Un prophète" de Jacques Audiard, à la férocité pateline et culpabilisatrice de Miss Ratched dans "Vol au-dessus d’un nid de coucous".

Pour autant, l’histoire n’est jamais simpliste, le propos jamais manichéen et si le film semble reposer sur des clichés - le numéro matricule, la nourriture infâme, la tête rasée, la cellule (la cage !) d’isolement et autres humiliations - l’interprétation des personnages et le paroxysme des situations les transcendent aisément. Ainsi,si la garçon blond, violé par le surveillant général, apparait d’emblée comme une victime - il se noiera - le farouche Erling, loin d’être simplement un adolescent rebelle, observe la situation et semble détecter les failles du système avant de l’attaquer résolument : de même, on assiste à une évolution, voire une révolution dans la tête d’Olav, qui, de soumis et délateur, va entrer en résistance : il fuira avec Erling sur la mer gelée, sur cette route illusoire de la liberté qui se craquèlera de toute part et - ironie du sort - échappera, au moins pour un certain temps, au sort de son camarade, tel " Le Voyageur par-dessus la mer de nuages" de Caspar David Friedrich...

De même, si les tortionnaires semblent monolithiques, leur personnalité fascine et écœure tout à la fois par la "pédagogie noire" qu’ils pratiquent, masque du fanatisme religieux : les sévices - les coups de fouets qu’ils assènent, les verrous mis aux lits ou aux cages d’isolement - tout cela relèverait de la volonté de Dieu et ils sont sincèrement persuadés d’œuvrer pour le bien des enfants, pour une éducation virile et hautement morale...Deux figures dominent par leur complexité et le jeu des acteurs, plus subtile qu’il n’y parait : le surveillant pédophile, qui doit démissionner, est d’une incroyable lâcheté et cruauté mais on se prend par instant de pitié pour lui lorsqu’il manque de mourir dans l’incendie - il est sauvé in extremis par Erling, ah ! la faiblesse (la noblesse ?) des gentils... - ne nous avait-il pas inspiré du dégout lorsqu’il était revenu triomphant ? Plus complexe, le directeur semble parfois doué d’humanité mais les lueurs qui s’allument dans son regard et l’étrange lenteur de ses gestes n’annoncent qu’une latence de la haine, qu’un raffinement de cruauté...

Face à un tel film, non seulement les limites mais les notions même du Bien et du Mal semblent vaciller : quand le Bien se fait aussi aveugle et punitif, et le Mal farouche et désespéré, peut-on encore les considérer comme tels ?


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