LES CRAMÉS DE LA BOBINE

La Guerre est déclarée (journal des débats)

lundi 31 octobre 2011 par Claude

"La Guerre est déclarée" : voilà un titre suprenant pour une comédie dramatique, un film intimiste et curieusement décalé sur un couple de parents face à la maladie de leur enfant, une fausse piste tragique ou pathétique pour un traitement paradoxalement léger de la terrible maladie : oui, c’est bien la guerre pourtant que livrent Roméo et Juliette pour sauver Adam, une commotion à leur échelle et contre leur bonheur insolent aussi forte que l’intervention américaine en Irak en 2003 dont la nouvelle est captée par le père à la radio.
Le film de Valérie Donzelli et Jérémie Elkaim a connu un véritable triomphe à Cannes et depuis ne cesse de remplir les salles, réconciliant miraculeusement cinéphiles et grand public. Des critiques de presse et des spectateurs toutefois se disent gênés par le parti-pris de montrer dès le début la victoire sur la maladie, supprimant ainsi tout suspense, de centrer l’intrigue sur le couple et l’amour et non sur l’enfant malade, de nous montrer des bobos trentenaires un peu caricaturaux, dansant, s’embrassant sur la bouche dans des fêtes branchées, entourés d’une famille unie, généreuse quoique tenue à distance, avec des beaux-parents coincés d’un côté, une belle-mère lesbienne de l’autre...

Et si ce parti-pris, qui n’apparaît guère que si l’on n’entre pas dans l’émotion retenue du film, dans le refus du pathos, faisait justement toute la force de Valérie Donzelli, l’actrice comme la cinéaste ? Il faut oser en effet - et elle l’a fait ! - montrer une pédiatre au moment où elle entrevoit chez Adam de graves symptômes justifiant le recours à un grand neurologue marseillais se saisir d’un téléphone rose en plastique ; il faut oser cette scène d’attente dans la cour intérieure de l’hôpital avec la famille sautant de joie, s’embrassant follement en apprenant que c’est un ...cancer...très grave mais guérissable - comme si ici la caricature servait paradoxalement le réalisme : n’avons-nous pas souvent dans des circonstances extrêmes, des réactions excessives, passionnées ou désespérées, et qui ne peuvent que paraître un peu décalées à un observateur extérieur ?

Et ces chansons, comme cette déclaration d’amour si belle - "j’aime quand tu touches ma peau" - un rappel du passé et de la rencontre en boîte de nuit, ce mélange musical de pop, de yéyé, de Vivaldi et de Georges Delerue avec le générique d’"Apostrophes" ! L’évocation de la rencontre, de l’amour de Roméo et Juliette, des noms là encore flirtant avec la caricature pour dire la passion dans sa légèreté et son intensité, ces courses folles dans Paris, au bord de la plage, ces câlineries infantiles et si vraies - avec une voix off qui pourrait être agaçante mais qui donne à l’histoire et aux jeunes gens un charme fou, voilà qui tire le film du côté de Truffaut et de Demy. Ce côté presque Tati aussi parfois, ces courses folles dans les couloirs de l’hôpital, ce délire des adultes avec des jouets d’ enfants, cet inventaire farfelu à la Prévert des séquelles possibles de la maladie par le couple enlacé complétant facétieusement et indéfiniment la liste : "et s’il était aveugle, sourd, Juif, Noir, Front National...?"

Et le charme prend : au-delà de l’artifice premier, reflets ou ralentis, décalages, enchevêtrements, variations et ruptures de tons ou de rythmes nous enchantent...Valérie Donzelli invente un vrai style, touchant au plus juste d’ailleurs quand elle évoque le désarroi - et les querelles - des parents face aux pleurs incessants du bébé, dont on n’a pas encore diagnostiqué la maladie : faut-il l’allaiter 10 fois par jour, se précipiter dès qu’il pleure, comme la maman, ou lui donner un rythme, le discipliner si l’on peut dire, selon la papa ennuyé ou moins disponible, pour ne pas en être l’esclave ? Tous les parents ont connu ce dilemme, interrogé fébrilement les pédiatres face à cette catastrophe intime du bonheur braillard et incessant...

Et dès lors, on comprend mieux à quel point les parents ont besoin de décompresser, de se défouler avec des amis - et l’on ne voit pas, tant on sait par ailleurs leur souffrance, au nom de quoi on pourrait juger moralement de leur droit à voler au temps quelques instants, quelques heures de bonheur ou au moins d’oubli. Ce n’est pas vraisemblable de se détendre ainsi quand on souffre, surtout d’une maladie qui pourrait s’avérer fatale à son enfant ? On reprochait aussi à Meursault, le héros de "L’Etranger", de n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère, d’être allé à la piscine et au cinéma...Que sait-on du combat intérieur des parents ? N’irait-on pas comme eux faire de longues courses de fond pour affronter ce marathon ?

La révolte pourtant est bien là, face aux difficultés financières - la carte bleue retirée, le travail perdu, l’appartement abandonné pour s’installer dans la maison des parents de l’institut Gustave Broussy à Villejuif : comment et pourquoi a-t-il fallu que cela tombe sur nous - se demandent-ils ? "Parce qu’on est capables de surmonter ça" - répond Juliette. Alors, sans doute les seconds rôles sont-ils un peu primaires ; sans doute le milieu médical est-il plus suggéré que montré, avec sobriété et chaleur au demeurant, dans un bel hommage à l’hôpital public - notamment au professeur Christian Sainte-Rose, un de ces chirurgiens anonymes qui tentent chaque jour le miracle. Il n’empêche : en ces temps de morosité ambiante, où la société se délite, où des familles éclatent et des couples se délitent, il est rare de trouver un film qui célèbre à ce point l’amour, insondable mystère, forteresse contre le malheur et la mort.

Claude


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