Le soir même de son triomphe à Monte-Carlo, une grande fête est donnée avec les danseurs et toute l’équipe technique du ballet. Les deux vedettes, toutefois, Vicky et Julian, manquent à l’appel. Le compositeur et la danseuse se sont rencontrés et peu à peu est née entre eux une véritable passion. Julian est un jeune homme blond et ambitieux qui, plagié par son prédécesseur et éventant la supercherie auprès de Lermontov, a su reprendre une partition décevante et s’est vu confier la création du ballet des "Chaussons rouges". Découvrant leur absence et leur amour, Lermontov, d’abord sonné, sent monter en lui une véritable fureur, une jalousie par rapport à l’art plus qu’à la femme, semble-t-il, à moins que son exigence, son intransigeance artistiques à l’égard de sa danseuse ne masque une passion inavouée : nous nous sommes en tout cas posé la question...Sous un prétexte fallacieux, une partition décevante et un nouveau travail, irréalisable en peu de temps, Julian est froidement congédié, ou plutôt acculé à la démission par le tyrannique directeur, figure peut-être inspirée par Diaghilev, le directeur des "Ballets russes" : rien de pire en effet que ce masque professionnel et cet oubli du passé pour couvrir le fanatisme artistique et une aigreur personnelle qui se donne pour une exigence artistique...Vicky est évidemment bouleversée par ce départ, déchirée entre son art et son amour. Elle choisit elle aussi de partir, pour vivre son amour...Tournées parisiennes et londoniennes dans d’autres ballets, avec d’autres directeurs, sans retrouver son lustre d’antan : la vie artistique reprend donc ses droits, en apparence, à moins que quelque chose ne soit secrètement cassé... Un jour pourtant, dans un train où il lui a donné rendez-vous, elle se laisse convaincre par Lermontov de poursuivre sa carrière : le directeur sait user de tendresse et de chantage pour parvenir à ses fins, tant, pour lui, l’art est un moloch auquel il faudrait tout sacrifier ! Jusqu’au jour où, reprenant son grand rôle des "Chaussons rouges", Vicky disparait au moment même d’entrer en scène...
Tout est dans ce film : le combat entre l’art et l’amour, comme dans "L’œuvre", le superbe roman de Zola, l’opposition entre la réalité et les apparences, en l’espèce la noirceur méphistophélique de Lermontov sous la cordialité paterne et la passion bonhomme du directeur, le fantastique aussi, dans la fameuse scène centrale du ballet, où les créatures fantasmagoriques semblent moins surgir du décor que de l’imagination de Vicky mêlant elfes et monstres aux visages aimés ou redoutés du réel. Témoignant de la force de ce film qui fit l’objet, en 1994 puis, systématiquement, de 2006 à 2008 pour sa présentation en ouverture de Cannes Classics 2009, d’une restauration numérique, Martin Scorcese y verra "le plus beau film en technicolor jamais réalisé". Brian de Palma s’ inspirera pour la scène de l’audition de "Phantom of Paradise" du moment où Lermontov assiste de sa loge au triomphe du ballet : " "Les Chaussons rouges" est pour moi le film parfait. C’est le plus grand film sur la création artistique (...) Le ballet est une métaphore de toutes les œuvres artistiques." Récemment encore, dans son "Tetro", Francis Ford Coppola rendait hommage au film de Powell : extrait des "Contes d’Hoffmann" d’Offenbach, séquence de danse et, même, allusion explicite d’un personnage aux "Chaussons rouges".
Si la grandeur d’une œuvre se mesure à son influence, à son héritage, à l’intertexte qu’elle tisse (emprunts, citations, références...), peut-on douter de l’étincellement des "Chaussons rouges"au firmament du 7ème art ? Les réalisateurs avaient pris le risque de faire jouer une vraie danseuse - et non une actrice - pour éviter des professionnels trop formatés par le cinéma et donner à leur œuvre une plus grande authenticité. Moira Shearer, étoile montante de la danse, n’avait pourtant pas cru au début en son destin de star, pas plus que les producteurs britanniques qui, en 1948, avaient presque sabré le film : aucune publicité, aucune affiche ni avant-première, une première séance à minuit ! Heureusement, en 1949, un directeur de salle éclairé, William Heinmann, avait adoré le film et obtenu les droits pour les Etats-Unis, lui procurant une seconde naissance : 2 ans à l’affiche, un triomphe public et critique, maints Oscars (musique, décors, meilleur film) malgré un tournage heurté marqué par le remplacement des directeurs musical et artistique !
Etrange destin que celui de certaines oeuvres, d’abord méconnues, bafouées et enfin révélées !!
Claude