LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Journal des débats

vendredi 4 juin 2010 par Claude

"L’Aventure de Madame Muir", film de 1947 de Joseph L. Mankiewicz, proposé par Cinéculte et les Cramés lundi 31 mai, est un beau portrait de femme libérée, un enchantement délicieusement suranné, une rêverie amoureuse qui nous plonge dans l’ambiguïté d’un fantastique poétique et...rassurant : le fantôme du capitaine Gregg que rencontre Madame Muir, jeune veuve incarnée par Gene Tierney, en rupture avec son étouffante belle-famille, dans le superbe cottage loué sur une côte battue par les flots, relève-t-il du surnaturel pur ou n’est-il que la projection rêvée de l’âme romanesque de la jeune femme ? Le fantôme lui-même, joué par Rex Harrison, semble répondre à la question en revendiquant une réalité presque palpable : "j’existe puisque vous croyez en moi..." Belle définition du rêve éveillé, superbe dépassement de l’alternative entre le rêve et la réalité, ici intimement fondus, au point que nous autres spectateurs sommes ici embarqués : il nous paraît même tout naturel que la jeune femme discute avec le fantôme du vieux capitaine en présence d’une tierce personne qui n’y comprendra rien, croyant la jeune femme folle ou hallucinée, que, dans le compartiment d’un train, le fantôme apostrophe rudement une vieille dame demandant à entrer qui se croit insultée par la jeune femme, pour la plus grande hilarité des deux compères et du spectateur : le fantôme ici n’incarne-t-il pas le côté potache de chacun, l’irrévérence dont on a parfois bien besoin face à des conventions sociales sclérosantes ? Telles ces deux pimbêches de belle-mère et belle-soeur qui ne comprennent pas que Lucia, la lumière bien-nommée, refuse de s’enfermer dans un deuil navré sous leur regard humide et refasse sa vie en s’isolant au sein de la nature et d’un paysage de rêve : elles viennent même la relancer et la culpabiliser dans son havre de silence et se font vertement éconduire par fantôme interposé !

Le rêve est plus fort que la réalité - semble nous dire le cinéaste dont l’héroïne connaît une vraie désillusion amoureuse auprès de Miles Fairley, joué par George Sanders : ce bellâtre séducteur, qu’elle rencontre dans l’escalier de son éditeur et qui lui cède sa place pour qu’elle puisse publier le truculent récit de voyage dicté par le fantôme (autre métaphore ici d’un rêve de mâle création littéraire bien supérieure aux bluettes romanesques tristement réelles du même Fairley !), est en fait un...homme marié, père de deux enfants. On le subodore à sa diction sucrée, aux mimiques doucereuses dont il circonvient la jeune femme naïve ; on le craint lorsqu’il annule brusquement le rendez-vous avec Lucy au prétexte d’un ...fantomatique voyage ; on en partage avec Lucy l’intuition douloureuse lorsqu’elle se rend chez Fairley pour en avoir le coeur net et découvre des tableaux de famille -son amant avec sa femme et ses enfants - la vérité de l’art révélant l’artifice ; on souffre avec elle lorsqu’une dame affable, l’épouse de Fairley, la reçoit avec une cordiale politesse, lui demandant l’objet de sa visite : Lucy exhibe alors la pauvre vérité de leur confrérie en écriture pour masquer la douleur de son amour déçu : l’autre femme comprend alors et, avec une grande douceur et souffrance réprimée, lui dit que ce n’est pas la première fois et compatit à sa désillusion de femme elle-même trompée. Beau jeu de regards croisés et de silence pesant de femmes blessées : c’est une superbe scène.

Dès lors, l’aventure rêvée avec le capitaine Gregg est une belle consolation ou compensation amoureuse, suggérée par la jalousie du fantôme qui l’avait pourtant mise en garde ! L’humour naît ici des sentiments prêtés à une apparence - l’émotion aussi ; le réalisateur se souvient de la belle scène des adieux de Rex Harrison à Gene Tierney : "le fantôme exprime le regret de la vie merveilleuse qu’ils auraient pu connaître ensemble. Il y a le vent, il y a la mer, il y a la quête de quelque chose d’autre."

Chacun aura été sensible aux dialogues étincelants, à la qualité de la photographie, qui valut à Charles Lang une nomination aux Oscars, à la musique omniprésente de Bernard Hermann, qui souligne certes avec force violons les rêves de Madame Muir mais nous paraît parfaitement coller à l’époque et à l’atmosphère. Et quand Madame Muir découvre que sa fille Anna (Nathalie Wood) a fait le même rêve, fréquenté le même fantôme ou que, vieillie auprès de sa gouvernante et confidente sans âge, elle se dépouille de son enveloppe corporelle pour redevenir la jeune femme accompagnée par son fantôme familier, son ange gardien de retour - on y croit irrésistiblement ! L’encadrement de la porte, le jeu des miroirs inversent ici la démarche d’un Oscar Wilde qui, dans son "Portrait de Dorian Gray", exhibait dans le tableau apparemment pur et sans tache la déchéance morale et physique du personnage. Ici, l’art et la réalité se confondent dans l’éternelle sérénité de la jeunesse retrouvée...

Claude


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