LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Rapture, un ravissement

mardi 7 mai 2024 par Pierre Oudiot

C’est un film magnifique que nous propose Dominic Sangma pour son deuxième long-métrage, en langue Garo. Une sorte de magie entre ombres et lumières —au sens propre comme au sens figuré—, celle des nouvelles caméras qui rendent possibles les prises de vue dans l’obscurité. Rapture trouve ses origines dans les souvenirs d’enfance aux traditions immuables (ramassage des cigales de nuit, procession religieuse), transfigurées en images oniriques ou de cauchemars. Des évènements convoquent des images embellies par le mouvement de caméra qui les accompagne comme pour en capturer leur essence.

Une disparition mystérieuse vient troubler l’atmosphère paisible d’un village du Meghalaya. Le "ravissement" agit comme un révélateur des tensions et des non-dits au sein d’une communauté chrétienne de cette région du nord-est de l’Inde.
Dans le regard de Kasan (enfant atteint de cécité nocturne), le public fait l’expérience de l’obscurité comme s’il y était englouti. Cette obscurité ne peut être dissipée que par un acte conscient, c’est-à-dire une source de lumière tenue par la main de l’Homme… ou la perspicacité d’un l’enfant. Le long-métrage par des effets de profondeur de champ (vision proche de celle de l’œil humain) représente à la fois le village et ses habitants dans un même ensemble, et joue avec sa perception des faits pour refléter les différentes couches de la société. Des images splendides donc, mais le drame est là, et Dominique Sangma dans un geste virtuose de magnifiques compositions, partage le souvenir de ses propres terreurs enfantines (la nuit porteuse de toutes les menaces,…) dans un imaginaire où le rêve pourrait bien devenir réalité…
Mais aujourd’hui en 2024, la communauté elle même se trouve en butte à ses fantasmagories, la peur de l’autre, de la différence, dans une silenciation qui devient à son tour porteuse d’inquiétudes.
Il y a peu de musique dans le film, l’environnement sonore du film se suffit à lui même ; les sons du quotidien et des activités des villageois font témoignage dans une forme documentaire, un éloge des sons naturels de la forêt et du village, comme pour préserver leur authenticité : "Faire que les habitants des montagnes Garo qui verront le film, reconnaissent leur territoire à l’oreille seule." (D. Sangma).
C’est un film à hauteur du regard et des rêves d’enfant, dans un village coupé du monde par la forêt ; ce pourrait être une île. Le regard de Kasan (Torikhu A. Sangma) d’une acuité exceptionnelle bien que paradoxalement atteint de cécité nocturne, observe en la révélant la structure sociale dans laquelle il se trouve plongé faisant preuve d’une intelligence remarquable dans un entrelacs d’histoires et de secrets qui lui deviennent transparents… Dans le village, tout le monde connaît tout le monde et il ne peut y avoir de secrets ; tout secret du village devient commun, qui s’inscrit dans le subconscient ; les secrets ne disparaissent pas avec le temps, mais peuvent continuer de hanter, sans que le réalisateur ait eu à ce jeune âge, la capacité émotionnelle et intellectuelle de les gérer. Le cinéma de Dominic Sangma a l’art d’articuler et de définir ces expériences fondatrices, il traite du temps et peut le transformer en une réalité intelligible. Le 7ème art peut aider à confronter ses propres préjugés dans l’évocation d’une mémoire sans faille des expériences personnelles. Toutes les personnes qui jouent dans le film sont originaires des montagnes Garo et la plupart des figurants habitent le village natal du réalisateur. (au générique on remarquera que le patronyme Sangma y est très partagé). Des images évocatrices magnifiquement tournées dans de longues prises statiques de jour et de nuit, confèrent aux paysages comme aux gens la splendeur paradoxale d’un thriller social (et rural) qui révèle jusqu’à la fin les bassesses de l’humanité auxquelles la peur et les préjugés face à l’Autre, n’échappent pas. Cette peur de l’autre, Dominic Sangma l’a vécue en tant qu’enfant qui a lui même souffert de cécité nocturne et qui était terrorisé par les étrangers… Ce sont des histoires tellement ancrées en lui qu’elles l’ont conduit naturellement à l’écriture ; la suspicion et la peur de l’autre s’emparent des personnages et par extension, du spectateur. L’origine d’un étrange phénomène naturel conduit à ce que la religion ou la politique se servent de cet événement pour semer le trouble voire fourbir une manipulation aux fins de pouvoir. Que cette peur soit réelle ou non, les êtres humains ont besoin d’explications, alors ils cherchent à trouver un sens à ce qui leur arrive, par la religion notamment. "Rapture" dénonce ceux qui l’utilisent pour asseoir leur influence dans une universalité somme-toute très contemporaine.

DOMINIC SANGMA a choisi de tourner son second Long métrage dans la région dont il est originaire, le Meghalaya, territoire assez peu filmé dans le cinéma indien, montagnes du nord-est de l’Inde, à la frontière du Bangladesh. Elle est culturellement et linguistiquement très différente du reste du pays, de part la chrétienté, implantée dans cette région il y a fort longtemps par le passage de nombreux missionnaires européens, entretenant une confusion au sein de la tribu, partagée entre une mémoire collective enracinée dans le chamanisme et la foi chrétienne aujourd’hui majoritaire. Il existe encore des pratiques tribales qui se perpétuent, et que certaines communautés indigènes, cherchent à protéger, mais elles sont méprisées par les chrétiens locaux. Toutes les personnes qui jouent dans le film sont originaires des montagnes Garo et la plupart des figurants habitent dans le village d’origine du cinéaste.
"Le film montre comment l’enfance a façonné la vision de ma communauté. En grandissant dans un village isolé, j’ai observé la structure sociale et j’ai réalisé que dans la vie de chacun, les histoires et les secrets s’entremêlent de manière transparente. Dans le village, tout le monde connaît tout le monde et il ne peut y avoir de secrets ; tout secret du village devient un secret commun. Certains incidents de notre enfance restent dans notre subconscient, , ils ne disparaissent pas avec le temps mais, au contraire, deviennent une partie de notre être qui peut nous hanter. Le cinéma est le meilleur moyen d’expression car il traite du temps et peut le transformer en une réalité intelligible."

BIOGRAPHIE de Dominic Sangma
Dominic Megam Sangma est diplômé du Satyajit Ray Film and Television Institute (SRFTI) à Calcutta. Il a pu y découvrir des films et des livres des grands maîtres "C’était comme croquer le fruit défendu : une fois que vous avez été touché par ces œuvres, votre vie ne peut que changer. Le Temps scellé d’Andrei Tarkovski et Notes sur le cinématographe de Robert Bresson sont devenus les livres que je lis une fois par an. Ils m’ont donné le courage de créer ce film."
Il travaille pendant deux ans à la National Film and Development Corporation (NFDC), l’équivalent du CNC en Inde, avant de créer sa propre société de production, Anna Films.
Ma-Ama (2019), qui marque ses débuts derrière la caméra, devient le premier film en langue Garo à remporter un prix national et est multi-récompensé dans les festivals asiatiques. Il produit et réalise ensuite Rapture (2023), son deuxième long métrage tourné dans son village natal avec l’aide des habitants et de sa famille. Ce projet est développé à La Fabrique Cinéma de l’Institut français durant le Festival de Cannes 2019 avant d’être sélectionné à la Berlinale talents 2020. Le film est présenté en première mondiale au Festival de Locarno avant de participer à de nombreux festivals prestigieux tels que Busan ou les 3 Continents à Nantes.
Dominic Sangma enseigne également la réalisation et l’écriture de scénarios à l’Institut d’Itanagar et a co-fondé le Kelvin Cinema Festival of Films, dont il est le directeur artistique. Il travaille actuellement à la réalisation de son troisième film.


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