LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Une source de bonheur

jeudi 2 mai 2024 par Pierre Oudiot

Les petits grains de sable de l’existence sont toujours nécessaires pour démarrer l’écriture d’un scénario, c’est ce qui fait le cinéma. Hotel Salvation de Shubhashish Bhutiani n’échappe pas à la règle… On ne choisit pas d’en finir avec l’existence quand on veut, même au bord du Gange. Hotel Salvation nous entraine, moins dans une danse macabre que dans les liens qui paraissent indénouables entre un père et son fils, dans un périple vivant et plein d’émotion.”

Ainsi Hotel Salvation présente sous différents angles quasi documentaires, les pratiques religieuses en Inde (l’importance des rituels près du Gange), un huis-clos dans une famille traditionnelle indienne au XXIème siècle (omniprésence de la religion dans la vie quotidienne), les fantasmes autour de la mort… En fait, une palette universelle et parfois comique, qui brosse à grands traits les rapports intra-familiaux, le monde du travail, et l’immuabilité du patriarcat avec de belles lumières sur Bénarès.
Shubhashish Bhutiani (réalisateur) explique la genèse de l’idée de son long métrage : "Lorsque j’ai entendu parler de ces hôtels à Vârânasî (Bénarès), j’ai dû me rendre sur place pour y croire. Je ne savais absolument pas à quoi m’attendre dans un lieu où les clients viennent, dans l’espoir de trouver la mort.
J’ai compris que l’Hotel Salvation n’était pas un lieu à proprement parler, mais un endroit façonné par les relations qu’entretenaient ses habitants.
Le film explore l’idée de la libération de l’âme et de sa signification au travers de trois générations différentes, à commencer par le patriarche.
Hotel Salvation (Hôtel du Salut).
Le salut signifie « délivrance et libération », en terme de spiritualité. Le croyant qui possède le salut se trouve ainsi délivré et libéré du péché, de l’insatisfaction et de la condamnation éternelle, de l’enfer… dans les somptueux plans colorés des bords du Gange.
Il bénéficie d’une relation avec Dieu et a ainsi accès au paradis. La notion de salut est présente dans le christianisme, le judaïsme, l’islam, l’hindouisme et le bouddhisme.
La région de Vârânasî (anciennement Bénarès) est une des villes les plus anciennement habitées du monde ; c’est la destination de pèlerinage de prédilection des hindous de tous âges. Les hindous croient que celui qui a la chance de mourir sur les terres sacrées de Vârânasî atteint le salut et la libération du cycle de réincarnations (Samsara). L’eau du Gange, le fleuve sacré, traversant Vârânasî, aurait le pouvoir de laver les mortels de leurs péchés.
Le Vishnouisme et le Shivaïsme ont coexisté à Vârânasî en harmonie. Il est dit que l’Ayurveda est originaire de Vârânasî et qu’elle est à la base des médecines scientifiques modernes, comme la chirurgie plastique ou l’arithmétique.
La ville est également connue pour son commerce, et particulièrement pour sa soie fine et ses brocarts d’or et d’argent depuis ses premiers jours.
De nombreuses formes de musiques et de danse ont vu le jour à Vârânasî. Le maître sitariste internationalement connu, Ravi Shankar, et le maestro du shehnai, Ustad Bismillah Khan sont tous deux originaires de cette ville sacrée.
Selon le réalisateur, les thèmes centraux du film sont la libération spirituelle du père, celle plus matérielle du fils dans son monde toujours plus moderne, sur-connecté et capitaliste, et celle de la petite fille vis à vis de la tradition. La réconciliation est aussi un thème central ; c’est important de se réconcilier, et c’est exactement ce que cette aventure permet au père et son fils.
Hotel Salvation est aussi une ode à la vie, la famille et l’amour, entre tradition et modernité.
Ce premier long-métrage a tenu cinq semaines dans les salles —ce qui est très rare en Inde— et il n’a eu que des bonnes critiques et un excellent bouche à oreille. Adil Hussain est un acteur très connu, son père est l’un des producteurs du film, il a réussi à le contacter et lui a pitché l’histoire et Adil a accepté le rôle.
En Occident, la mort est pour beaucoup un sujet tabou. En Inde elle est très diversement perçue par ses 1,4 milliards habitants… Chacun a sa propre philosophie et sa propre religion Le film s’attache à sa représentation spécifique à Vârânasî.
Selon Shubhashish Bhutiani, "Vârânasî est un endroit magnifique pour explorer la mort. Les enfants vont à l’école et croisent les morts au quotidien sans être dérangés ; mourir dans cette ville sainte offre le Salut et, en Inde, cela signifie libérer son âme du cycle des réincarnations. La mort n’est donc plus un tabou, c’est davantage une source de bonheur, une célébration, un succès."
Le sujet est traité avec humour et légèreté. "En réalité, je n’ai pas vraiment eu besoin de créer des gags. L’humour vient naturellement de l’endroit et des circonstances : mes personnages devant vivre ensemble malgré leurs différences."
Le réalisateur Shubhashish Bhutiani a grandi dans une petite ville himalayenne en Inde où il a pratiqué le théâtre en tant qu’acteur, puis il s’est intéressé à l’écriture.
Études de réalisation en 2013 à la School of Visual Arts à New York. Le travail de S. Bhutiani est un travail collaboratif. Le scénario se construit avec les précieux conseils de son entourage puis de son équipe pendant le tournage. Il a aussi beaucoup discuté avec des personnes âgées pour enrichir ses personnages et les rendre plus authentiques.
Les Quatre Cents Coups, découvert très jeune a changé sa vie et sa façon de voir les choses et les films. Le cinéma français l’a beaucoup influencé. La Nouvelle Vague étudiée en école de cinéma, a sa préférence.
Récompenses : Orizzonti Award du meilleur court-métrage pour Kush, diffusé en avant-première au Festival International de Film de Venise de 2013. Kush est son court-métrage de soutenance, il a été nominé dans la short list pour l’Oscar du meilleur court-métrage de fiction. Kush a remporté plus de 25 récompenses à l’international dont le prestigieux National Award, décerné par le président de l’Inde en 2013.
À l’âge de 26 ans Shubhashish Bhutiani, tourne Hotel Salvation (Mukti Bhawan),son premier long métrage de fiction. Il a obtenu le prix “Enrico Fulchignoni” au 73ème Festival International de Film de Venise (2016)ainsi que la médaille Gandhi UNESCO en 2016.
Hotel Salvation a été présenté au Festival International du Film de Busan (2016), Festival International du Film de Dubai 2016, Festival International du Film de Genève, la Berlinale EFM et le Festival du Film de Vesoul où il a remporté le Prix de la Critique. Forbes India a en outreclassé Shubhashish dans sa liste des jeunes talents à suivre en tant qu’auteur et réalisateur (catégorie - de 30 ans).


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