Sur le plan technique, Ray n’aime pas trop tourner en studio et il n’aime pas les stars. Avec ses propres moyens qui sont ceux du cinéma indépendant, (il faut bien mesurer ce que signifie ce terme dans le monde et ici en Inde), il entreprend d’adapter un classique populaire de la littérature bengalie, la trilogie d’Apu qui commence par Pather Panchali (La Complainte du sentier 1955) qu’il tourne en décors naturels, avec des acteurs inexpérimentés puis Aparajito (L’Invaincu 1956), enfin en 1959 Le Monde d’Apu. L’acteur Soumitra Chatterjee, qui en raison de son âge n’avait pas été retenu pour jouer Apu dans L’invaincu, joue ici dans Le Monde d’Apu son premier grand rôle, il fera ensuite une immense carrière cinématographique, sera l’acteur le plus recherché du cinéma bengali, il deviendra également metteur en scène et poète.
…A la fin de L’Invaincu après le décès de sa mère, Apurba Roy rejoint Calcutta.
Pour des raisons que nous n’indiquerons pas, d’une manière curieuse surprenante même, il va rencontrer Aparna (interprétée par Sharmila Tagore, la petite fille de Rabindranah Tagore) qui deviendra une actrice fétiche de Ray et fera elle aussi une immense carrière cinématographique.
Pour nous parler de Le Monde d’Apu, voici un morceau d’Yvonne Baby 1963 : « Cette histoire nous renvoie, bien sûr, à des drames connus. Ce qui en fait le prix c’est que l’auteur la raconte à sa manière, c’est-à-dire avec pudeur et candeur, avec une sorte de sérénité contemplative et de douceur lyrique grâce à quoi l’espoir, l’amour et la douleur sont exprimés sans outrances et sans cris. L’émotion naît de la simplicité, on se prend de sympathie pour ces personnages - plus familiers qu’exemplaires - dont les attitudes, les gestes, les timidités, les maladresses, témoignent d’une inspiration généreuse, d’une observation attentive de la vie ».
Mais Satayjit Ray ne filme pas seulement une histoire humaine, il filme un monde avec sa nature et son milieu, sa culture populaire, littéraire, musicale. De sorte que voyant Le Monde d’Apu, nous voyons également le monde d’hier dans sa quotidienneté, sa grandeur et ses espérances.
Et pour sourire, revenons au travail du Maître, ses films sont esthétiquement beaux, parfaitement écrits, imaginatifs, pourtant un paradoxe m’interpelle, Ray ne retient que des acteurs inexpérimentés… qui deviendront à partir de ses films et de sa direction d’acteur, à leur tour ces stars dont il ne voulait pas !