Lundi 29 mars, AlTiCiné et les Cramés ont proposé la mythique "Mort aux trousses", d’Alfred HITCHCOCK, présentée par Chantal Lévy, professeur d’anglais au lycée en forêt - film que le cinéma avait fait venir dans le cadre de l’opération "Lycéens au cinéma" pilotée par Centreimages. Que dire qui ne l’ait été mille fois mieux sur ce chef d’oeuvre de 1959, souvent considéré comme le premier véritable film d’action de l’histoire du cinéma, sur ce pur plaisir d’une narration effrénée, sur le flegme british de Cary Grant, sur la froideur peu à peu entamée de la blonde hitchcockienne Eva Marie Saint, sur l’humour enfin, subtilement décalé et ionescien, dont le héros ne se départit jamais, même dans les circonstances les plus dramatiques ? La musique de Bernard Hermann accompagne et souligne superbement cette action débridée tandis que le graphisme de Saul Bass semble dès le générique enfermer les personnages dans un jeu rectiligne et une quadrature que démentent sans cesse les courbes des monuments Rushmore, les sinuosités de l’action ou les méandres de la psychologie.
Ce film est bien un parangon du cinéma du maître dont l’apparition au générique relève de la pirouette : il s’apprête à prendre un bus dont la porte se referme sous son nez alors même que son nom disparaît de l’autre côté de l’écran. Façon subtile de nous dire que, tout en tirant les ficelles de cette comédie d’espionnage, modèle et parodie de film noir, il s’efface pour le plaisir du spectateur ou, du moins, affecte de se faire oublier... La situation est on ne peut plus inextricablement tragique et comique : Roger Thornhill, publiciste de renom, pris pour un homme qui n’existe pas, Kaplan, fantôme inventé par le contre-espionnage pour couvrir les activités de la belle (contre-)espionne Eve Kendall, est enlevé, enivré et jeté au volant d’une voiture lancée à toute vitesse sur une roue sinueuse, sur le flanc d’une montagne pour le moins escarpée. Echappant miraculeusement à la mort, il va dès lors être poursuivi par les espions qui persistent à le prendre pour qui il n’est pas, tandis qu’accusé d’un assassinat qu’il n’a pas commis, celui de Lester Townsend, à la Société des Nations (il a empoigné et arraché le couteau meurtrier du dos de la victime !), il se retrouve également poursuivi par la police. Double persécution qui est le schéma classique des films d’Hitchcock, où un pauvre innocent, un quidam comme vous et moi, se voit ainsi pris en étau entre deux forces obscures, déchiré tragiquement entre une mort certaine et une infâmante condamnation et tombant de Charybde en Scylla - tout en luttant vaillamment, désespérément et avec...humour et détachement pour échapper à ces deux dangers et prouver une impossible innocence initiale, obérée par l’enchaînement coupable des circonstances, par la fuite ou des morts bien involontaires... Deux scènes d’anthologie viennent ainsi illustrer le double combat du héros : la fameuse poursuite de Thornhill par l’avion en plein désert, orchestrée par les espions et la scène irrésistible de la salle des ventes où, cerné par lesdits espions, Thornhill n’a d’autre ressource que de provoquer, en proposant des enchères stupides et incohérentes, un scandale et un désordre tels que la police vient arrêter et ce faisant...sauver le perturbateur !!
Au fond, nous sommes tous potentiellement coupables en même temps que profondément innocents - semble dire Hitchcock de film en film : Chantal rappelle ainsi la parenté de "La Mort aux trousses" avec "Les Enchaînés" ("Notorious" - 1946) - avec Ingrid Bergman - qui mettent également en scène des espions, Ingrid Bergman devant épouser un ancien Nazi trafiquant de drogue, joué par Claude Rhains : Cary Grant, cette fois-ci lui-même espion, met tout en oeuvre pour sauver la femme qu’il aime ; le baiser salvateur de "La Mort aux trousses" dans le couloir du train où les policiers recherchent Thornhill est en effet annoncé 13 ans auparavant par "le plus long baiser de l’histoire du cinéma", dans la fameuse descente d’escalier, entrecoupé toutefois, moins pour reprendre son souffle que pour satisfaire aux exigences moralisatrices draconiennes du code Hayes !
Un autre intérêt de "La Mort aux trousses" réside dans sa dimension initiatique : Roger Thornhill, dont les initiales R0T incluent la nullité qu’il est au départ, homme inconsistant soumis à une mère possessive et infantilisante, pauvre hère condamné à habiter le fantôme de Kaplan, va accomplir un double cheminement, personnel et policier, que la psychanalyse aura tôt fait de décrypter : d’un côté, en effet, il se libère de l’emprise maternelle en tombant amoureux d’une espionne également éprise qui tout à la fois le sauve et l’envoie à la mort dans la scène de l’avion et qu’il va devoir conquérir, sauver à son tour sur le mont Rushmore et épouser contre l’espion Vandamm qu’elle côtoie chaque instant, le Professeur, chef du contre-espionnage qui l’utilise et la met en danger, contre elle-même, déchirée entre son amour et son devoir, contre lui-même enfin, tout à la fois amoureux et furieux de son double jeu dont on finira fort tardivement par lui révéler la raison et la nécessité ; d’autre part, ce publiciste benêt, d’abord ballotté par les événements, va faire preuve d’une présence d’esprit, d’un flegme et d’un humour étonnants, tant dans la scène de l’avion que dans celles de la salle des ventes ou du meurtre simulé avec pistolet à blanc dont il est la victime consentante de la part d’Eve dans l’hôtel du mont Rushmore. Face à la carence de l’Etat - le Pentagone n’est qu’un reflet, les fonctionnaires des Nations Unies meurent assassinés et les effigies des présidents américains sur le mont Rushmore se voient réduites à n’être que le support, que, choquées par tant de légèreté et de dérision, les autorités obligeront le cinéaste à reconstituer en studio, de courses-poursuites haletantes - face aux risques inconsidérés pris par le contre-espionnage qui, de l’aveu même de son chef, aurait déjà perdu la guerre froide, l’individu solitaire assure son propre salut et celui de la collectivité.
Ce "zéro", finalement, se hausse au-dessus de lui-même en se surpassant et en acquérant dans le danger et par la grâce de l’amour le statut non seulement d’un héros mais aussi et surtout d’un...homme - tout simplement !
Claude