La peur, la solitude, l’ennui (Des Hommes)
Alice Odiot et Jean-Robert Viallet sont co-détenteurs du Prix Albert Londres 2010 pour La mise à mort au travail (2009) une série documentaire en trois volets : la destruction, l’aliénation et la dépossession, série diffusée sur FR3 qui explique comment les logiques de rentabilité pulvérisent les liens sociaux et humains. Alice Odiot est aussi co-détentrice avec Audrey Gallet de ce prix en 2012 pour Zambie, à qui profite le cuivre ? (2011), diffusé sur France 5, où les deux journalistes, après une enquête de près de deux ans sur la multinationale Glencore, le plus grand fournisseur mondial de cuivre qui refuse de payer ses impôts dans la Zambie qu’elle exploite et pollue, démontrent un vaste mécanisme d’évasion fiscale et de détournement de l’aide publique au développement.
Jean-Robert Viallet a réalisé une dizaine de documentaires pour la télévision et Alice Odiot en a réalisé 3, pour la télévision également.
Achevé en 2018, quelques semaines avant la fermeture du bâtiment, Des Hommes est leur premier documentaire long métrage pour le cinéma et a pour cadre la prison des Baumettes, dont les conditions de détentions ont été jugées « inhumaines » en 2012 par le contrôleur général des lieux de privation de liberté et a été fermée en 2018, où ils se sont, pendant 25 jours, plongés en immersion totale dans le quotidien infernal des détenus, "dans ce lieu de privation de liberté où l’objectif est de punir".
Une plongée saisissante et fascinante dans l’enfer de cette prison insalubre, inhumaine et paradoxalement mythique, pour esquisser le portrait de détenus à la vie suspendue, tout en dénonçant un système judiciaire obtus.
Les Baumettes, c’est une partie de Marseille, comme le dit Jean-Robert Viallet : "(…) toutes les villes ont des particularités : son église, son purgatoire du XVIIe, (…). À Marseille, on pourrait dire : son stade, son musée, sa prison."
Parfois, trop souvent les Baumettes constitue un cadre pour les jeunes détenus : ils y vont, sortent, reviennent, repartent. Et reviennent.
« Quand la prison commence à devenir un cadre pour la jeunesse, ça interroge, c’est problématique » dit Alice Odiot et « Quand on cherche dans les détails, dans les recoins et dans les petits moments de relations humaines, on voit que l’humanité peut resurgir » confie Jean-Robert Viallet.
Jamais montrée, la violence est omniprésente. Les morts en promenade, à la douche. Un homme condamné pour sept ans dit joliment « la prison, c’est la cuisine du diable – soit t’es le couteau, soit t’es la fourchette ».
La caméra baladeuse chope le quotidien, saisissant autant ce que les détenus veulent dire que ce qu’ils laissent échapper. Si l’innocence peut être surjouée le temps d’une commission disciplinaire, la souffrance, elle, n’est pas feinte et transpire à chaque plan. Des regards dans le vide qui font suite à des moments de grande lucidité, comme si mieux valait de ne plus penser.
Alice Odiot et Jean-Robert Viallet livrent un documentaire exceptionnel sur ceux qui étaient incarcérés au moment du tournage, dans le fameux établissement marseillais.
Terrible.
Marie-Noël Barnier-Vilain
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