La Roumanie de Nicolae Ceaucescu reste aujourd’hui encore l’une des dictatures les plus ubuesques et les plus terribles que l’Europe ait connue.
Même si ce régime communiste promettait à chacun Roumain un emploi et un logement, celui qui se surnommait lui-même « le Génie des Carpates » avait mis sous coupe réglée son pays : une police politique omniprésente et impitoyable (la Securitate), une économie moribonde où la pénurie en nourriture et en combustible était monnaie courante pour l’ensemble de la population, des villages entiers et des églises rasées au nom d’une politique communiste insensée et un culte de la personnalité mené par Nicolae Ceaucescu jusqu’à la folie.
Il faut revenir à l’histoire de la Roumanie après la seconde guerre mondiale pour comprendre les origines de ce régime tombé quelques semaines après la chute du mur de Berlin en 1989.
Un pays hésitant entre collaboration et résistance à l’Allemagne
Durant la seconde guerre mondiale, la Roumanie a largement collaboré avec le régime nazi.
En 1944, le premier ministre pronazi Ion Antonescu est destitué par le jeune roi Michel Ier, soutien majeur de la résistance roumaine. Son remplacement par Constantin Sănătescu bascule la Roumanie dans le camp des alliés : Bucarest déclare la guerre à l’Allemagne. Selon nombre d’historiens, ce choix, bien que tardif, sera un événement majeur dans l’accélération de la chute du régime nazi. Pour autant, la Roumanie n’a pas fini de solder sa dette après plusieurs années de collaborations avec l’Ordre Nazi : l’armée roumaine continue d’être l’ennemi déclaré des Alliés et notamment du voisin russe.
Le communisme s’implante durablement dans la douleur
En 1944, l’Armée Rouge soviétique entre à Bucarest et s’installe durablement en Roumanie (comme l’ensemble des pays d’Europe centrale et orientale). Les autorités roumaines signent un accord d’armistice avec Moscou, plaçant de fait ce pays sous le contrôle de Moscou. En 1945, un coup d’état renverse le premier ministre au pouvoir Rădescu, provoquant l’ire de la Grande-Bretagne et des États-unis. Sous leur pression, une élection a lieu en 1946 mais elle se fait dans un climat délétère où l’intimidation permet une large victoire aux Communistes (plus de 70%).
Jusqu’en 1947, la Roumanie est une monarchie communiste ! L’abdication du roi Michel Ier met fin à cette situation politique exceptionnelle. Le roi quitte son pays. L’URSS a définitivement les coudées franches pour gouverner la Roumanie qui devient République Populaire de Roumanie.
Les premières années de cette nouvelle ère sont placées sous le signe de lourdes réparations après la seconde guerre mondiale : l’URSS impose à ce pays d’immenses dommages de guerre en le pillant : usines, biens matériels, avions, bateaux, automobiles sont envoyés chez "le Grand Frère soviétique" ; de même, les forêts, les mines et les ressources agricoles sont exploitées par l’URSS qui en retire l’ensemble des bénéfices. De 1946 à 1947, une terrible famine tue plusieurs milliers de personnes en Roumanie, conséquence de ces réquisitions plus que des conditions climatiques.
De 1947 à 1953, sous l’égide du secrétaire du parti communiste Gheorghe Gheorghiu-Dej, le nouveau régime met en place une implacable dictature : la nouvelle police politique, la Securitate, pourchasse opposants, intellectuels ou religieux. Le parti communiste, lui, recrute à tour de bras, passant de quelques centaines en 1945 à près de 100 000 au début des années 50.
La Roumanie, « pays communiste privilégié »
Fidèle à Moscou (la Roumanie est considérée comme « pays communiste privilégié »), Gheorghe Gheorghiu-Dej obéit docilement après la mort de Staline à la nouvelle ligne politique dictée par l’URSS et son nouveau secrétaire Nikita Khrouchtchev. La déstanilisation est le maître mot tout comme le réchauffement des relations diplomatiques avec les États-Unis ou Israël. Dans les années 1960, en Roumanie, le parti communiste atteint les 300 000 adhérents et s’implante durablement dans les campagnes. En 1955, la Roumanie adhère au Pacte de Varsovie. Certain de la fidélité de cet allié, l’URSS juge inutile la poursuite de l’installation de l’Armée Rouge en Roumanie. Les troupes russes quittent donc ce pays en 1958.
Ceaucescu : de Moscou à Pékin
Contre toute attente, à la mort de Gheorghe Gheorghiu-Dej, son successeur à la tête du parti communiste, Nicolae Ceaucescu, oriente subitement la Roumanie vers un communisme bien différent de celui préconisé par l’URSS. Quelques mois après son arrivée à la tête du pays, une nouvelle constitution transforme la République Populaire de Roumanie en République Socialiste de Roumanie. Ceaucescu se rapproche de la République Populaire de Chine et de la Corée du Nord, ce qui suscite la colère du voisin russe. En 1971, suite à une visite en Chine, Ceaucescu instaure une révolution culturelle dans son propre pays, sur le modèle de celle instaurée par Mao Zedong. De même, un culte de la personnalité de Ceaucescu est mis en place. Cependant, dans la vie quotidienne, l’emprise de la Securitate baisse en intensité.
L’esprit d’indépendance de la Roumanie à l’égard de l’URSS rend Nicolae Ceaucescu populaire aux yeux des opinions et des intellectuels occidentaux, d’autant plus que le « Conducator » choisit de ne pas participer à l’écrasement du Printemps de Prague en 1968.
C’est cependant oublier que la population roumaine souffre durement du régime : économie en crise, pénuries, interdiction de l’avortement (c’est le sujet du film Quatre Mois, Trois Semaines et Deux Jours du cinéaste Christian Mungiu. Cf. cet article des Cramés de la Bobine) ou chasses aux opposants par une Securitate omniprésente.
À partir de 1985, le régime de Ceaucescu choisit une voie ubuesque et une politique surréaliste qui précipitent sa chute. Désireux de mener une politique communiste calquée sur l’idéologie jusqu’au-boutiste de Mao, Ceaucescu mène avec mégalomanie son pays vers des choix radicaux : outre la construction du « Palais du Peuple », un gigantesque bâtiment en plein centre de Bucarest (l’un des plus vastes immeubles au monde), il commence l’annihilation de l’ensemble des villages du pays pour regrouper la population des campagnes dans des immeubles collectifs (1987).
Devenu en quelques années un personnage peu crédible aux yeux de ses anciens alliés occidentaux, Ceaucescu doit en plus faire face à une population désespérée sur laquelle la propagande officielle n’a plus d’effet. C’est cependant une révolution de palais communiste, que certains spécialistes soupçonnent d’avoir été maquillée en une révolution populaire, qui met fin au régime du despote le 22 décembre 1989.
Trois jours plus tard, Nicolae Ceaucescu et son épouse Elena sont fusillés au terme d’un procès expéditif.
Ainsi se termine « l’Âge d’Or » de Ceaucescu.
