Claude
Journal des débats
"A propos d’Elly", film iranien de Asghar Farhadi, a semble-t-il exercé sur le public des Cramés une séduction paradoxale : on annonçait un film sur l’Iran, la condition féminine - voile, libération ou contestation - dans le contexte actuel de la dictature répressive d’Ahmadinejab et de manifestations sans fin des étudiants et opposants : on se trouve face à un drame poignant qui commence comme une comédie légère autour d’un groupe d’amis réunis au bord de la mer dans une villa de fortune livrée à elle-même, un thriller psychologique, dans un huis-clos balayé par une mer Caspienne déchaînée, porté par la troublante Golshifteh Farahani. Curieux film en vérité que cette histoire de copains aisés, où se reconnaîtraient les classes moyennes occidentales - voitures puissantes, sacs Vuitton et tee-shirts Von Dutch - qui bascule soudain dans le tragique, avec la disparition inattendue et inexplicable d’Elly, l’institutrice méconnue et invitée par Sefideh pour plaire à sa fille et surtout offrir une chance de rencontre à un ami esseulé... Que s’est-il passé ? La force de l’événement est de donner au film et aux personnages la consistance psychologique qu’ils n’avaient pas jusqu’ici et de cristalliser tensions et raideurs symboliques d’un Iran plus traditionnel. Sur le plan dramatique, la disparition d’Elly, qui nourrit avec la lenteur nécessaire les dialogues tendus et recherches éperdues de la deuxième partie, est amenée par un emballement soudain de la caméra, qui serre les êtres au plus près et les poursuit nerveusement dans leur quête dans les couloirs, les chambres, sur la plage, les rochers - telle une "Aventura" iranienne... Le spectateur est brusquement tiré de sa torpeur ou de son abandon par le cri d’un enfant qui vient hurler la première disparition, celle de l’enfant qui jouait au cerf-volant avec Elly et que les adultes (Elly elle-même ?) étaient censés surveiller... La scène où, fous de douleur, les parents et amis se précipitent dans les flots tandis que d’autres ratissent fiévreusement la villa avant d’apercevoir et de retirer de l’eau le corps à la dérive de l’enfant (qui sera miraculeusement sauvé) est terrible et superbe. Cette panique des personnages et l’emballement dramatique qui l’accompagne ne sont pas sans rappeler la course-poursuite d’"Au voleur" où, à l’inverse, la lenteur de l’équipée sauvage et de l’abandon amoureux se subsituent au rythme effrené de la première partie ; on songe aussi à cette scène terrible, filmée caméra au poing, de "Quatre mois, trois semaines, deux jours", la Palme d’Or de Mengiu, où l’héroïne, poursuivie par la mauvaise conscience plus encore que par le régime de Caucescu, s’enfuit éperdue dans les caves de son immeuble, entre poubelles et gravats, lestée de son poids d’amour et de souffrance : son foetus.
Qu’est-il donc arrivé à Elly ? A-t-elle suivi au loin le cerf-volant qu’elle manoeuvrait avec joie, dans une drôle d’ivresse de liberté ? Ou s’est-elle noyée en portant secours à un enfant imprudent - comme nous l’apprendrons finalement, découvrant avec son fiancé (qu’elle voulait quitter) son corps à la morgue. La simplicité de l’explication, la mort et non la disparition d’une femme libérée repartant pour la ville, peut décevoir ceux qui, comme moi, attendaient dans une certaine mesure un film noir ou une enquête sociologique sur l’Iran. Elle n’en referme pas moins une boucle, renvoyant les personnages à leur huis-clos, à leur psychodrame, à leurs préjugés - son mari accusant ainsi Sefideh d’être responsable de la disparition d’Elly invitée sans raison, la frappant même en osant prétendre qu’elle l’y a obligé...Si la condition féminine n’apparaît ici qu’incidemment, ce n’en est qu’avec plus de force : "A propos d’Elly" "donne à voir en somme des individus qui se croient libres alors qu’une force plus puissante qu’eux cadenasse leur vie. Appelons-la tradition ou dictature." (Télérama)
Claude
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Année 2010
A propos d’Elly
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