LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Rien de personnel (journal des débats)

mercredi 9 décembre 2009 par Claude

Je tiens d’emblée à préciser que, si je n’ai pas tellement aimé cette satire déjantée du monde de l’entreprise, au scénario pour moi mince et répétitif et au procédé lourdement démonstratif et finalement ennuyeux de démultiplication des points de vue, les Cramés, en revanche, ont, dans leur quasi-unanimité, beaucoup ri de cette évocation grinçante, de ce théâtre de l’absurde où un séminaire d’entreprise organisé dans un château par la firme pharmaceutique Müller pour lancer un nouveau produit se transforme, entre cocktail, crânes exposés en vitrine et évaluation de cadres "coachés" en jeu de rôle et de massacre : les rumeurs, bien fondées, de rachat de l’entreprise et de licenciement permettent de tester la motivation et la résistance des cadres ; on découvre finalement que les victimes sont plus coupables qu’on ne croyait, les personnages et statuts plus troubles qu’il n’y paraissait ! L’on serait dérouté à moins !
C’est une belle brochette d’acteurs que nous présente Mathias Gokalp pour son 1er film : Jean-Pierre Darroussin, avec sa moumoute, joue remarquablement un adipeux chef de fabrication aux abois - faux rôle de misérable cadre exploité par sa hiérarchie, mangeant des morceaux de...verre (!) comme d’autres leur chapeau - vertige goldonien ou marivaldien du travestissement - remarque Jean-Loup ; Denis Podalydès, délégué du personnel apparemment altruiste, et caricature peu amène du syndicaliste, s’avère assez ambigü ; Mélanie Doutey, jeune ambitieuse du marketing testant et doublant Bruno Couffe (Darroussin), se retrouve flouée et l’inversion des rôles s’avère finalement complète puisque l’homme de ménage passe pour le PDG tandis que le directeur (Pascal Greggory), vrai requin mais irrésistible interprète d’idylles d’Emmanuel Chabrier dégoulinantes de chevreaux et de bergères, finit enfermé dans les toilettes. Dans ce panier à crabes surnage le seul ouvrier authentique, fruste mais généreux, de ce monde de cadres, joué par Bouli Lanners - que sa femme trompe avec le dirigeant mais celui-ci vendra la mèche et elle s’en repentira !

La critique, globalement très élogieuse, insiste sur la structure narrative du film et sur l’efficacité de la satire. Dans un registre négatif, citons "L’Humanité" qui parle d’ "un style artificiel, schématique - d’un exercice un peu vain et d’un scénario surécrit reposant uniquement sur les dialogues et ne laissant aucune place au réel." "L’Express" évoque un "scénario qui se veut trop malin et que le réalisateur n’arrive pas à maîtriser." "Les Inrockuptibles" pointent "un exercice de style alambiqué (...) harassant jeu de rôles, qui redit ce qu’on savait déjà sur le machiavélisme du tertiaire." En revanche, "Libération", comme maints journaux, ne tarit pas d’éloge sur le jeu subtil de répétition et variation, l’entrecroisement des perspectives : "avec habileté et application, Gokalp fait évoluer le récit en répétant les mêmes scènes selon différents points de vue qui, additionnés, éclairent la démarche quant à la réalité coriace du monde du travail". Ce choix narratif épouse le propos du réalisateur : montrer l’isolement de l’individu, le délitement des solidarités, la confusion des statuts ou des positions vite acquises, bientôt doublées, finalement éjectables. "Le monde de l’entreprise où l’individu est atomisé - explique Gokalp - me semblait réclamer un traitement du récit qui met en cause la subjectivité traditionnelle - tel qu’on le voit dans les films à versions multiples type Kurosawa ou Altman.

A cet égard, on pense pour cet humour décalé ou cette circularité incertaine à "Mon oncle d’Amérique" d’Alain Resnais - où le héros , cadre malheureux, se voit doublé par un collaborateur encombrant qui va peu à peu prendre sa place, qu’il tentera d’amadouer en l’invitant chez lui...Dérision et situations hilarantes, le parasite évaluateur restant de marbre même invité ! Henri rappelle dans sa présentation que le cinéma social d’entreprise fait florès depuis quelque temps avec "Louise Michel", "A l’origine", "Adieu Gary" - films récemment programmés par notre association et qui évoquent arnaques, délocalisations, fermetures d’usine dans le registre de la farce, de la comédie ou du western social. Ajoutons-y "Versailles, rive droite", du même Podalydès. Ce faisant, ces oeuvres récentes rappellent à Henri "Ressources humaines", à Jean-Pierre "Que les gros salaires lèvent le doigt" de Pierre Granier-Defferre ou à Claude "Rien du Tout" de Cédric Klapisch, satire savoureuse d’un directeur des Galeries Lafayette, joué par Fabrice Lucchini, imposant à son personnel des stages de remotivation - saut à l’élastique autrefois, week-ends de paint-ball à présent...
Remotivation ? Il fallait sans doute les répétitions drôlatiques et finalement fort pédagogiques de "Rien de personnel" - un titre emblématique de la déshumanisation et de l’interchangeabilité des rôles - pour dénoncer ce gros mot grimaçant. Car enfin de qui se moque-t-on ? Un responsable de France Télécom osait récemment parler de la "mode" des suicides (sic) !! On peut certes préférer le ton sérieux et didactique d’un reportage comme "la souffrance au travail" récemment proposé à la télévision à l’humour absurde de "Rien de personnel".
Pourtant, un responsable de France Télécom osait récemment parler de la "mode" des suicides (sic) !! De qui se moque-t-on ? L’obscénité, parfois, appelle la farce ...

Claude


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