LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Journal des debats : London River

mercredi 25 novembre 2009 par Claude

Au silence recueilli qui a suivi la projection en ce mardi 24 novembre de "London River", le dernier film de Rachid Bouchareb - l’auteur du célèbre "Indigènes" - on a pu juger de l’émotion née de ce passage entre deux rives, de cette rencontre entre une Chrétienne anglaise - Brenda Blethyn - agricultrice veuve habitant Guernesey et un Noir Musulman - Sotigui Kouyate, justement récompensé d’un prix d’interprétation masculine à Berlin en 2009 - vivant en France tandis que sa femme est restée en Afrique. Il s’agit bien en effet de la rencontre de deux cultures, deux religions - illustrées par les scènes inaugurales, en montage alterné, à l’église et à la mosquée - liées toutefois par le même attachement à la terre, par opposition aux jeunes - Ali, fils du vieil Ousmane et son amie, fille d’Elizabeth Sommers - citoyens de ce Londres cosmopolite et multiracial où ils trouveront la mort dans un bus le 7 juillet 2005, lors des attentats perpétrés par de jeunes Pakistanais fanatisés, frappant indifféremment tous les transports en commun : bus, métro et train - et surtout la gare de Charing Cross. Deux souffrances aussi s’ y expriment, au moment où éclate l’horrible vérité, comme si les sentiments mêmes obéissaient à des codes, des cultures différents selon qu’on est homme ou femme, Européen ou Africain : là où l’une s’effondre en une longue plainte rentrée, l’autre reste d’abord debout, sonné mais digne, avant de s’asseoir ou, plus tard, de chanter pour enchanter sa douleur ou de prévenir sa femme dans un dialecte teinté de fatalisme, tout d’intimité et de communion indicibles. Les images télévisuelles de cette horreur, ici paradoxalement très fugitives - tant le propos du cinéaste touche plus à la rencontre des parents morts d’inquiétude qu’à la violence terroriste, reléguée pour une fois dans le virtuel médiatique - sont encore dans toutes les mémoires... De ce terrible sujet émane une curieuse douceur, entre silence et regards - c’est là la force, étonnante, de ce film : deux parents recherchent leur enfant respectif et se rencontrent dans l’hôtel où habite Ousmane, à la mosquée où les jeunes gens, amoureux, suivaient des cours d’arabe, attestés par une photo, déposent des avis de recherche, scrutent anxieusement des photos de victimes placardées sur une palissade, font le tour des hôpitaux, rencontrent des officiels - policiers ou médecins - cordialement et faussement rassurants, visitent même une morgue, traquent sur le visage de blessés les traits de leur enfant chéri et vont jusqu’à loger ensemble dans l’appartement de la jeune fille où Elizabeth, oubliant ses préventions, invitera Ousmane, son frère en souffrance ; ils se croient sauvés lorsqu’ils apprennent dans une agence de voyage que les jeunes gens avaient pris un billet pour la France pour 10h00, alors que les attentats ont eu lieu à 9h00 : terrible "fausse joie", par laquelle on tente de se rassurer devant la disparition et l’absence de nouvelle, par quoi même on se persuade que le pire n’est pas sûr, que le pire est impossible !! Et le spectateur de s’identifier un instant à eux, à leurs éclats de rire, à leur explosion de joie, de le croire avec eux, même si cela paraît un peu gros : après tout, statistiquement, il y a si peu de risques, sur des millions de Londoniens et des dizaines de touristes, que le sort se soit abattu sur eux !! Mais la réalité est têtue et se moque bien des statistiques...

La rencontre est d’autant plus belle en vérité que le chemin est plus long, la connaissance de l’autre si imparfaite, fût-il un proche, un enfant ! Que sait en effet Ousmane de ce fils parti vivre à Londres et qu’il n’a plus vu depuis 15 ans, depuis ses 6 ans ? Que connaît Elizabeth de l’intimité de sa fille, de son intérieur, de ses amours ? Et, à l’égard d’Ousmane, Elizabeth souffre de racisme ordinaire - c’est le cas de le dire : elle va en prendre conscience et s’amender. Elle ne peut d’abord croire que le vieil homme - un Noir Musulman ! - à l’entrée de l’hôtel n’est autre qu’ Ousmane qui l’a appelée pour lui montrer la photo de leurs enfants... Un homme long comme un jour sans pain, avec ces longs cheveux en dreadlocks...Comment sa fille a-t-elle pu s’amouracher d’Ali, un Noir ? Est-ce bien elle à la mosquée ? Que diable avait-elle besoin de prendre des cours d’arabe avec cet Ali ? Et pourtant, ils se sont aimés. Et leur mort commune, plus encore que leur amour, invite Elizabeth et Ousmane à s’apprécier, à se découvrir - leur enjoint de s’aimer. On songe au chant d’Ousmane pour consoler Elizabeth pliant les affaires de la jeune fille disparue - ou à l’étreinte furtive, si forte, si silencieuse de la fin. Un film pas si conventionnel que le prétendent "Les Inrockuptibles" - l’universalisme, la tolérance ( où se dilueraient les singularités culturelles ?) ne sont pas forcément si mièvres en ces temps de débats sur l’identité nationale.

L’ amour a parfois de ces allures de commandement ...

Claude


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