LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Le ministère de la peur

mardi 4 avril 2017 par Marie-Noël Barnier-Vilain

Nicolas Silhol dit avoir toujours été intéressé par le monde de l’entreprise et que la vague de suicides jusque dans son enceinte même l’a fait s’intéresser aux différents systèmes de management et appréhender celui presque normalisé du « management par la terreur ».
Plus que le quotidien de l’entreprise, ce sont les questions éthiques et juridiques qui l’intéressaient et c’est par le prisme des inspecteurs du travail, auxquels il a eu envie de rendre justice, qu’il découvre tous les outils actuels de management ainsi que les moyens de prouver un lien de causalité entre le suicide d’un salarié et ses conditions de travail.

C’est la trame du film sur laquelle se greffent les questions de la responsabilité, de la responsabilité assumée, du déni de responsabilité.
Et bien d’autres comme : à partir de quand, pourquoi et comment cesse-t-on d’être Corporate ? quels en sont les effets ? et les conséquences ?

Nicolas Silhol pensait à ce film depuis 2 ans. Au départ le scénario était plus ciblé sur l’inspection du travail .
Il a rencontré des inspecteurs du travail et des inspectrices du travail. Le style de l’inspectrice du travail dans son film est très personnel contrairement à celui de la RH qui est formaté, presque un uniforme. (On pense à Ines Conradt, la fille de Toni Erdman)
Il prépare beaucoup en amont , fait beaucoup répéter, prend en compte les remarques et avis des acteurs qui se sont beaucoup investis sur ce film.

Nicolas Gaurin, chef opérateur (également chef op sur Médecin de campagne de Thomas Lilti, médecin dans la vie)

 Film à petit budget

C’est grâce au crowdfunding et à sa sélection par Movies Angels que le projet du film, écrit en collaboration avec Nicolas Fleureau, a pu se concrétiser.
Subventionné entre autres par la région Auvergne-Rhöne-Alpes, les intérieurs (5 semaines) ont été tournés à Lyon (beaucoup de techniciens lyonnais, hébergement sur place etc …) dans un immeuble regroupant plusieurs entreprises dans le quartier des Brotteaux. Ils tournaient au RDC alors que l’activité des entreprises dans les étages continuait, ce qui parfois posait des problèmes.
Les extérieurs sont tournés à Paris.

Est-il possible d’avoir l’esprit "corporate" en conservant l’esprit d’équipe, de solidarité (tel qu’on le connaissait jusqu’au début des années 80) ? Est-ce que c’est compatible ? La réponse est non. L’esprit "corporate" sort l’individu du groupe pour le mettre en ligne directe avec sa hiérarchie.

Selon un rapport remis le 2 février 2016 à la ministre de la Santé,Marisol Touraine (LeMonde.fr 09/02/16) ,
27 suicides par jour en France
dont 1 serait dû au travail.

 Article L4121-1 du code du travail

L’employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs
Ces mesures comprennent :
1° Des actions de prévention des risques professionnels et de la pénibilité au travail ;
2° Des actions d’information et de formation ;
3° La mise en place d’une organisation et de moyens adaptés
L’employeur veille à l’adaptation de ces mesures pour tenir compte du changement des circonstances et tendre à l’amélioration des situations existantes

France Télécom, Renault, Peugeot, EDF, et dernièrement, Thalès ou encore H&M… Depuis quelques années, les suicides et les tentatives de suicides sur le lieu de travail font régulièrement la une de l’actualité. Alors qu’il y a vingt ans, les premiers cas de suicides au sein de l’entreprise faisaient tout juste leur apparition.
Un phénomène en lien direct avec l’intensification que connaît le travail ces dernières années (culte de la rentabilité, de la performance, pression…), selon Annie Thébaud-Mony, sociologue. « En quelques années, l’obligation de travail s’est transformée en obligation de résultat, explique-t-elle. Les salariés sont soumis à des contraintes de plus en plus fortes, surtout en terme d’objectifs, et sont enjoints de s’investir toujours davantage dans l’entreprise. Chaque carrière faisant l’objet d’un traitement individualisé, chacun se retrouve seul, sans beaucoup d’espace pour négocier, face à des exigences sans cesse renforcées. » Conséquence : la dégradation des conditions de travail de nombreux salariés, victimes de cette course effrénée au profit et à la réduction des coûts.
Des cas de suicides ou de tentatives de suicides liés au travail, Brigitte Font Le Bret, psychiatre spécialiste de la souffrance au travail, en rencontre quotidiennement. « Depuis des années, tout est fait pour casser les collectifs de travail et les liens de solidarité. Or, le travail est collectif, et non individuel. Les drames sont l’expression de cet isolement des salariés »
"Surcharge de travail", "urgence permanente", " management par la terreur". C’est en ces termes que Michel, ce cadre marseillais de 51 ans qui a mis fin à ses jours le 14 juillet 2016, décrivait, dans une lettre désespérée laissée à sa famille, ses conditions de travail chez France Télécom. L’expression d’un mal-être croissant au cœur de cette ancienne structure publique récemment privatisée, où la peur est devenue une méthode de management généralisée.

Des salariés contraints de changer de poste, ou de métier, Ivan du Roy, journaliste, en a rencontré de nombreux avant de publier son enquête sur le management par le stress à France Télécom : Orange stressé (La Découverte, octobre 2009). « Avec les réorganisations successives, les employés sont soumis à des mobilités géographiques et de métier. C’est une véritable politique de l’incertitude face à laquelle ils sont déstabilisés. Leur métier initial perd de son sens. Ils finissent par ne plus savoir qui ils sont. Ceux qui tentent de résister sont « placardisés ». Passés 50 ans, les gens sont poussés à partir. Et même avant. Chaque année, lors des entretiens individuels, on demande aux salariés s’ils ne veulent pas s’en aller. » 22 000 suppressions de postes en trois ans : c’est le résultat du plan stratégique Next (Nouvelle Expérience des Télécommunications), déclenché en 2005.
Management par le stress, Mobilités forcées, Mouvement perpétuel, Mise au placard et Mise en condition de retraite forcée… Voici les « 5 M » qui, selon les chercheurs de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées de France Télécom, définissent la stratégie managériale de cette entreprise. Créé en 2007 à l’initiative des syndicats CFE-CGC et Sud-PTT, l’Observatoire multiplie les études. Objectif : informer et alerter sur la souffrance au travail au sein du groupe, par le biais d’un site Internet dont la consultation est… interdite depuis France Télécom

« Veillez à exiger toujours trop de votre personnel. Créez une espèce de frénésie (…) Créez un maximum de compétition. Tout le monde doit réaliser que seul le plus habile survivra. (…) Cherchez constamment des gens à blâmer (…) ». Marie Pezé, psychanalyste spécialiste de la souffrance au travail, repose sur le bureau de son cabinet un exemplaire de "Change Management", La gestion du changement. Les principes des changements réussis dans les entreprises de Peter Kruse. Une transcription de la conférence donnée il y a dix ans par ce professeur de psychologie organisationnelle à des managers de la City Bank.
« Pour instaurer le management par la peur, on organise une hyperactivité, un productivisme effréné qui rend le salarié absolument incapable de dégager du temps pour prendre du recul, explique la psychanalyste. Il est constamment dans une activité urgente. De surcroît, il est surveillé par des caméras ou des logiciels de contrôle du temps de travail. Et on lui donne des objectifs inatteignables qui le mettent en situation de faute prescrite : il part en situation de coupable dans l’exécution de son travail. »
La tendance ces dernières années est au "Management bienveillant" ou "Management par le bien-être" .
Ce n’est pas exactement pour le bien-être des salariés mais plutôt pour l’amélioration de la rentabilité et la baisse du taux d’absentéisme (dont l’absentéisme définitif !) Alors ...
Autre film à voir sur ce sujet : Carole Matthieu 2016 de Louis-Julien Petit
Isabelle Adjani joue le rôle titre, femme médecin du travail en désaccord avec le harcèlement moral et l’humiliation pratiqués, dans la société qui l’emploie, contre les employés. 


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