Le moment fort de notre récital Kubrick aura été la projection le dimanche 8 novembre, devant 32 spectateurs, de "Shining", le 11ème opus du cinéaste, en présence du critique de cinéma Eugénio Renzi, ex-collaborateur des "Cahiers du cinéma", travaillant aujourd’hui pour la revue en ligne "Independencia". Le critique, spécialiste de Kubrick, que Bruno a fait venir, nous a impressionnés par sa connaissance du cinéma et la clarté de ses analyses. Il a rappelé qu’après l’échec financier de "Barry Lindon" aux USA, le réalisateur avait attendu 5 ans, soit 1980, pour proposer une oeuvre commerciale qui renouât avec un genre populaire, le film fantastique (car il s’agit plus de fantastique au sens strict du terme que d’épouvante) tout en en parodiant et dépassant les codes : ici, en effet, on n’est pas dans le lent dévoilement du mystère même si se maintient jusqu’au bout le balancement cher à Todorov entre un surnaturel objectif (la malédiction du cimetière indien, le meurtre par le précédent gardien du motel de ses deux fillettes, le don de double vue ou "shining" de Danny et du chef cuisinier joué par Scatman Crothers) et des phénomènes purement subjectifs (détraquement nerveux de Jack, montée de la folie), entre horreur et hallucination. Ici, tout est donné d’avance : le programme est en fait déroulé et rien ne semble devoir l’arrêter - révélation initiale qui a pu déconcerter les inconditionnels de Stephen King. Le coup de maître de Kubrick est de nous passionner malgré tout pour les étapes et les moyens de ce déroulement : on a beau apprendre - avec le héros - du directeur de l’hôtel ce qui est arrivé au précédent gardien et qui a fait fuir d’autres postulants ; on a beau entendre dès le début la voix métallique - comme un transistor, rappelle M. Renzi - de Tony, le double visionnaire de Danny ; on a beau voir les torrents de sang et l’image des fillettes tuées à coups de hache - on n’en reste pas moins rivé à son siège à attendre la réalisation du funeste programme, à suivre les mouvements de la caméra légère, amarrée au corps, le steadicam, qui épouse et amortit tout à la fois les soubresauts de la peur !!
De ce fait, l’intérêt du film dévie aussi, sans jamais dériver, vers les rapports familiaux, cet étrange trio où l’enfant, avec son intelligence géométrique, est le plus fort - puiqu’il saura déjouer l’infernale poursuite finale du labyrinthe en revenant sur ses pas et en rejoignant sa mère, là où Jack restera, sinistre statue de gel, à jamais prisonnier du labyrinthe et de la glace, loup-garou glacé et triste Minotaure. Même la mère, Wendy, dans son nervosisme et sa fragilité de femme-enfant hystérique, fera pourtant preuve de sang-froid et de jugement pour assommer son époux menaçant, l’enfermer dans la réserve ou échapper aux coups de hache dans la porte de la salle de bain. Pour la petite histoire, le critique a rappelé à quel point l’actrice - Shelley Duvall - avait souffert des exigences tyranniques de Kubrick pendant le tournage, telle cette scène de la batte et ses ... 50 prises : elle aurait même fait un stage en maison de repos, voire en psychiatrie pour s’en remettre !
Enfin, insistant sur l’importance de la musique, notamment dans cette scène où un son inquiétant vient démentir les paroles faussement familières et rassurantes du père à son fils dans la chambre - la cohérence d’une oeuvre tient parfois à ces dissonances - Eugénio Renzi a évoqué le jeu exceptionnel de Jack Nicholson, pour ce rôle de composition s’il en est, où passent dans un regard halluciné les expressions, les sentiments les plus divers, les plus contradictoires : rares éclairs de tendresse, lueurs fauves de la folie, masque sardonique du satanisme le plus souvent comme pour interpeller le spectateur, jouer sans fin avec ses nerfs...
Claude