LES CRAMÉS DE LA BOBINE

"Barry Lindon" / impressions et entretien Stanley Kubrick - Michel Ciment (journal des débats

vendredi 13 novembre 2009 par Claude

BARRY LINDON de STANLEY KUBRICK
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"Barry Lindon" a été proposé par AlTiCiné et « Les Cramés de la bobine" en ouverture du festival Kubrick le samedi 7 novembre à 14 heures. Le film a attiré 44 spectateurs - le record du week-end. Que dire sur cette oeuvre magistrale dont la durée (186mn) n’a pas permis de débat en bonne et due forme à la fin de la séance mais qui a ravivé bien des souvenirs cinéphiliques et nourri la conversation lors du dîner entre copains de l’association ? C’est le 10ème film de Kubrick, qui obtint 4 Oscars pour sa sortie en 1975 : photo, costume, direction artistique et arrangement musical. Pourtant, malgré le succès en Europe - et particulièrement en France - ce fut un échec notable dans les pays anglo-saxons, et notamment aux Etats-Unis où les entrées, insuffisantes, ne couvrirent pas, loin s’en faut, les frais engagés par la Warner. Pourtant, quelle force symbolique, quelle beauté plastique dans cette fresque dont chaque plan est travaillé comme un tableau de Gainsborough ou de Constable !! La collaboration du cinéaste avec John Alcott, chef opérateur et surtout Ken Adam, directeur artistique et donc responsable de la photo, fut à la fois fructueuse et difficile, tant Kubrick était exigeant et perfectionniste : les acteurs aussi ont souffert, Ryan O’Neal tout particulièrement dans la scène de l’effondrement au chevet de son fils à l’agonie après sa chute de cheval - scène pour laquelle il se vit imposer jusqu’à 50 prises. La photographie est exceptionnelle, donnant l’impression de peinture filmée et l’éclairage fut particulièrement soigné, avec des chandelles, des lumières au sol et au plafond pour les scènes d’ intérieur (jeu, séduction de Lady Lindon), et surtout l’utilisation d’un objectif très puissant, monté spécialement sur la caméra, utilisé par la Nasa pour des images de la...Lune - une grande première qui, à elle seule, donne une idée de la singularité et de la démesure de Kubrick ! Le rythme de ce film tire de sa photo et de sa musique une lenteur solennelle qui, tout à la fois, nous fait adhérer, entrer dans la narration par l’illusion romanesque et nous maintient à distance par une ritualité solennelle, presque onirique, créée par des commentaires amusés ou ironiques en voix off et à la 3ème personne ( contrairement au JE du roman ) et les zooms arrière (ah l’arrivée de lord Bullingdon venant demander réparation par le duel à Barry) - deux marques de fabrique du cinéaste...
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Appuyons-nous d’abord sur l’entretien passionnant que Michel Ciment, critique de cinéma à Positif, eut avec le cinéaste en 1976, dialogue rapporté dans son livre "Stanley Kubrick", préfacé par M. Scorsese, chez Calmann-Lévy (pp. 166-179)
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Michel Ciment rappelle qu’« avec Barry Lyndon, Kubrick propose une parabole parfaite sur la destinée humaine, l’ascension sociale d’un jeune Irlandais sans le sou, qui s’engage dans l’armée, déserte, devient espion, joue, fait un mariage d’argent, puis connaît un destin irrémédiable ». Cette magnifique fresque historique, inspirée du roman éponyme de Thackeray, dans l’Irlande du XVIIIème siècle, est portée, scandée par une musique dramatique, envoûtante – le Trio de Schubert pour la séduction de lady Lyndon à la table de jeu et, omniprésente, la Sarabande de Haendel : après trois films situés dans le futur – Docteur Folamour, 2001, Odyssée de l’espace et Orange mécanique - la violence à venir – le réalisateur, qui porte à incandescence chaque genre et en dépasse les codes, visée commune à ses opus, propose ici LE film historique : celui-ci a « de commun avec les films de science-fiction qu’on tente d’y recréer quelque chose qui n’existe pas. »
Ryan O’Neal - explique le cinéaste - joue un personnage ambigu, pour lequel on éprouve un sentiment d’attraction-répulsion mêlé à tous les instants : « comment ne pas avoir de sympathie pour Barry ? mais comment ne pas être conscient de ses faiblesses, comment ne pas voir les impasses où le mènent ses ambitions et les limites de sa personnalité (qui viennent du développement de son cynisme) ? »
Cette ambiguïté, cette déchéance morales ne sont-elles pas liées aussi aux circonstances, aux aléas de sa trajectoire personnelle ? Le monde selon Kubrick est en guerre permanente et l’ascension sociale, surtout pour un jeune homme pauvre à cette époque, un éternel combat. Le film à cet égard montre à la fois le contexte historique et ce qui aurait pu (dû ?) être un épanouissement personnel avec son mariage : or, là aussi, c’est la guerre, dans le champ-clos de la vie conjugale - et la pire déchéance. « L’état de guerre n’est pas l’image la plus inexacte que l’on puisse donner de la vie de la plupart des gens : combien y a-t-il de mariages heureux ? Combien de beaux-pères aiment leurs beaux-fils et réciproquement ? Parmi les gens dont l’ambition ne touchait qu’à l’argent, combien l’ont réalisée ? Surtout pas Barry, chez qui elle paralyse toute activité ! Tant qu’il se débat à travers le monde, il lui arrive des choses qui ne lui plaisent pas, mais au moins il a une vie active. Dès son mariage et le début de ses ambitions, tout devient gris et morne. Il est totalement déplacé dans cette vie, non seulement par son origine sociale, mais aussi par son caractère. Il s’enferme lui-même dans une cage dorée et, désormais, tout a le goût de l’amertume ».

Enfin, nous nous sommes interrogés avec les copains sur la question philosophique (!) de la liberté - et donc de la responsabilité - du héros dans son destin ou de la fatalité - les circonstances comme la mort de son père en duel, le vol dont il est victime de la part de bandits de grand chemin, son enrôlement forcé, la pesanteur de son caractère, la malchance ? Le débat a été animé : il semble que l’aventurier ait choisi son destin, notamment lorsqu’il met tout en oeuvre, avec cynisme et machiavélisme, pour séduire Lady Lindon, se moquant bien de son vieil époux impotent et phtisique ! Il est par ailleurs absolument odieux avec sa femme, qu’il trompe mais qui continue à l’aimer en silence et surtout avec son beau-fils Bullingdon, qui lui voue une haine tenace : ah ! cette terrible scène mondaine où la vérité explose lors d’un concert de chant et piano, où le jeune homme hurle sa fureur devant les invités médusés et sa mère bouleversée, déballant les dettes, les infidélités - Barry se précipitant alors sauvagement sur lui... Les invités, qui doivent les séparer, ne reviendront plus : terribles déshonneur et désaveu pour le parvenu que cette désaffection aristocratique ! Deux éléments toutefois me semblent racheter le héros : son amour bouleversant pour son fils, dont la mort est le pire châtiment pour lui, et sa noblesse lors du duel au pistolet avec son beau-fils : celui-ci, saisi de panique, gâche son unique balle, tirant au lieu d’armer ! Barry Lindon, dont c’est le tour de tirer, renonce alors à le tuer en tirant au sol. On pourrait croire le duel terminé, l’honneur du jeune homme lavé mais celui-ci tient une nouvelle fois à tirer et blesse Barry à la jambe : il devra être amputé et quitter sa demeure. Triste fin, où la morale, sauve ?, est nuancée par un sentiment tragique qui la dépasse : quel gâchis ! On en veut presque à Bullingdon...

Claude


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