Henri rappelle qu’après "Fausta", "Jaffa" ou "Une jeune fille à la dérive", les Cramés poursuivent leur tour du monde cinéphilique et leur exploration de la condition féminine. Ainsi, "Katalin Varga", film roumain, pour sa dernière projection lors de la soirée-débat du mardi 10 novembre, aura attiré une quinzaine de spectateurs sensibles à cette curieuse histoire de vengeance et de rédemption dans une atmosphère gothique de forêts transylvaniennes, de misérables charrettes et maisons en bois, de fêtes tziganes aux feux troubles et rougeoyants. Certes, malgré le parallèle esquissé par certains critiques avec Lynch pour l’inquiétante étrangeté du décor ou Tarkowski pour l’austérité de la quête spirituelle, la mise en scène ne nous aura pas laissé un souvenir inoubliable : plans artificiellement floutés, caméra tremblotante - le fantastique des lieux et le mystère des personnages sourdent moins des situations ou de l’histoire que d’un parti-pris esthétisant, redoublé par une bande-son inquiétante, qui valut au film de Peter Strickland un Ours d’argent au dernier festival de Berlin. Les sons d’ambiance d’ordinaire relégués au second plan pour les films situés dans un cadre naturel sont ici mis en avant - survalorisés par rapport à la musique, ce qui renforce - explique le cinéaste - "l’aspect brumeux, irréel du périple". On pense à la scène terrible où le violeur retrouvé par Katalin court par les champs au petit matin brumeux à la recherche de sa femme disparue, traqué en plans serrés ou en travellings avant par une caméra haletante : le crissement de l’herbe sous ses pieds, le craquement des crécelles et les cris des orfraies préludent à la découverte attendue et redoutée du corps de son épouse saisie de dos, jambes pendantes, dans un plan elliptique et métonymique : ne pouvant supporter l’aveu du viol qu’elle a entendu la veille, silhouette tremblante entraperçue, de la part d’un mari adoré dont l’image reste à jamais ternie - ne concevant l’amour et la vie que dans un sens de l’honneur rigoriste et une pureté absolue, elle se donne la mort.
Etrange film dont le scénario est fort simple mais la signification troublante, le message ambigü pour plusieurs spectateurs : il n’y a là ni interrogation sociologique véritable sur le couple face à son entourage, le poids de l’opinion publique ou des préjugés familiaux - ni évocation humaniste d’une reconstruction personnelle comme dans "Fausta", film récemment proposé par les Cramés, ou d’une déstructuration hystérique comme dans "L’Eté meurtier" mais un arrière-plan religieux curieusement marqué par un intégrisme moral et social : Katalina est rejetée par son mari pour avoir été violée 11 ans auparavant et part avec son fils Orban né de ce malheur, prétextant pour son enfant une visite à sa grand-mère malade et recherchant le vrai père de son fils que curieusement elle ne tue pas lorsqu’elle le retrouve - contrairement à un autre homme, témoin complice du viol, qu’elle assassine après s’être donnée à lui. Elle ne l’assassine pas, sans doute parce qu’il se repent, demande "pardon" et qu’ une vraie tendresse naît entre l’enfant et cet homme qui le porte sur son dos et joue avec lui comme un fou, cet homme qui n’est autre que son ...père ! Etonnante attitude du mari qui, bien qu’il semble aimer sa femme, la renvoie sur la seule indiscrétion d’un ami qui, du reste, n’a pas parlé de viol mais sous-entendu qu’il n’était pas le vrai père...Un mari qui n’aime pas assez sa femme pour lui pardonner et reconstruire son couple, qui la sacrifie aux préjugés moraux et à la terrible rumeur - déplore Mme Guyon.
Troublant portrait de femme qui assassine le spectateur de son viol le crucifix autour du cou - rappelle Danièle - troublante lumière noire et étonnante légèreté qui semblent émaner tout à la fois de Hilda Peter, "Katalin Varga" est un conte fantastique où la violence est souvent montrée en hors champ, où l’héroïne, meurtrière par vengeance, semble douée dans le même temps d’une étrange douceur..."Le Monde" note avec justesse le mélange de "réalisme cru ( des situations, du viol, de la misère matérielle et morale ? ) et d’onirisme inattendu et angoissant ( dans l’évocation ) d’un monde féodal, primitif".
C’est un film sur la vengeance, celle de Katalina, au coeur de l’histoire mais dont on a pu se demander si la démarche était préméditée ou découverte - et mûrie - au cours de son errance, de sa quête. Façade, calcul, sourde résolution à l’instar des personnages joués par Jeanne Moreau dans "La Mariée était en noir" de Truffaut ou par Déborah François dans "La Tourneuse de pages" de Denis Dercourt, on ne sait trop que penser de la psychologie de Katalina. La vengeance est aussi celle des frères et proches du complice du viol qui recherchent la jeune femme pour "achever l’oeuvre de Dieu" : tuer Katalina qui, peut-être, au fond, ne recherchait que la mort... Vendetta dans cette parabole sur le malheur et la vengeance dont le plan final réunit Katalina et Orban sur leur charrette, dans leur impossible quête : rappel narratif ou message d’espoir - cette fin ne laisse pas de déconcerter.
Claude