Récemment saluée par la « Mostra » de Venise où le metteur en scène s’est vu décerner en 2015 un Lion d’or pour ses 40 ans de cinéma, son œuvre demeure pourtant étonnement négligée et sous-estimée en France, où les films de Tavernier ont rarement été évalués à leur juste valeur tout en suscitant régulièrement des malentendus. Dès sa première réalisation, le cinéaste débutant a ainsi été fortement attaqué par tout un pan de la critique pour avoir fait appel à un duo de scénaristes, Jean Aurenche et Pierre Bost, perçus à tort comme les tenants d’une conception académique du cinéma, en raison de l’influence d’un article polémique écrit par François Truffaut en 1954 : ce dernier reprochait aux deux auteurs, de façon hâtive et injuste, d’incarner les défauts supposés (prédominance du dialogue sur la mise en scène, scénarios « littéraires », lourdeur des décors de studio, manque d’ambition esthétique) d’un cinéma qu’il jugeait traditionaliste à l’excès.
Loin de partager cet avis, Tavernier a su repérer – bien avant les historiens du cinéma français – les inventions et les audaces scénaristiques, le féminisme, les transgressions politiques et les velléités de résistance intellectuelle et morale déployées dans des films tels que Douce et Le Diable au corps, dont les singularités détonnent aujourd’hui encore dans l’histoire du cinéma français. Tout en défendant à diverses reprises les mérites de ces œuvres et de leurs scénaristes, Tavernier leur restera fidèle à travers plusieurs films impliquant leur collaboration, leur rendant hommage ou s’inspirant de leur travail. Cette émulation créative, ayant débouché sur certains de ses plus beaux films, a certainement permis à Tavernier de cultiver et d’affirmer son goût pour l’écriture collaborative (la plupart de ses scénarios sont co-écrits), la prise de distance vis-à-vis des logiques dramaturgiques traditionnelles, et l’intérêt supérieur porté aux personnages, à leur sensibilité et à leurs préoccupations, par rapport à l’intrigue en elle-même.
À l’heure où le cinéaste, aujourd’hui âgé de 75 ans, nous propose un vibrant périple dans l’histoire du cinéma français, vu à travers le prisme de sa cinéphilie et de sa propre trajectoire depuis son enfance lyonnaise et ses années d’apprentissage (comme fondateur de ciné-club, critique, attaché de presse puis assistant), la présente rétrospective offre précisément l’opportunité de dépasser les lieux communs et de revisiter le cinéma de Tavernier dans son ensemble, de ses premiers pas cinématographiques aux plus récents. Ont ainsi été programmés 6 films marquants tournés entre 1973 et 2002, qui n’épuisent pas la richesse de l’œuvre mais permettent de la parcourir et de l’explorer de façon chronologique, en mêlant des films célèbres (Coup de torchon) ou moins connus (Laissez-passer) tout en donnant un aperçu de l’évolution et la diversité d’un parcours artistique s’étendant sur près d’un demi-siècle.
Ce regard rétrospectif nous permettra en effet de constater le surprenant caractère multiforme d’une carrière située à l’écart des modes et d’une personnalité artistique soucieuse d’expérimenter de nouvelles orientations à chaque film. Tavernier le revendique : « J’avais un principe : être éclectique. Passer de Simenon à Alexandre Dumas, puis d’Alexandre Dumas à un film sur les associations de locataires. Lancer des défis, ne pas me couler dans le même moule. Essayer de me provoquer moi-même. J’ai toujours voulu fonctionner comme cela depuis : faire un film contre le précédent. Eviter la routine. Je voulais aussi changer de style ».
On aurait tort, cependant, de voir dans cette filmographie un ensemble hétéroclite, dénué d’enjeux récurrents, de cohérence et de principes directeurs. Au-delà des différences a priori manifestes entre films historiques ou contemporains, un regard attentif suggère ainsi que ces deux entités se répondent, et que les films situés dans des périodes antérieures, correspondant le plus souvent à des moments de transition intenses sur le plan historique, permettent également d’aborder des questions actuelles ; ils visent, dans les termes de Tavernier, à « ouvrir l’esprit » afin de « comprendre qu’il y a une communication souterraine entre le passé et le présent ». La tonalité grinçante du Juge et l’assassin (1973) est ainsi à la fois un réquisitoire contre la « Belle Époque » et la marque d’un film pleinement de son temps, exprimant avec douleur le deuil des aspirations révolutionnaires de Mai 68).
De même, au-delà d’écarts stylistiques marqués séparant par exemple l’atmosphère grotesque de l’Afrique coloniale des années 1930 (Coup de torchon) du naturalisme parisien de L.627, ce sont les obsessions personnelles de Tavernier (la famille, la mémoire et le passage du temps, la hantise de la disparition), ses préoccupations historiques et sociales (les guerres, les conséquences du passé colonial de la France, les difficultés de communication et les rapports de pouvoir entre les êtres), ou encore sa quête constante de l’émotion, que l’on retrouve de film en film. En témoignent notamment son souci perpétuel d’utiliser le spectacle filmique afin de questionner les points aveugles de la société, de pointer les dérives institutionnelles et les formes d’oppressions pesant sur les individus, ainsi que de créer un rapport d’intimité avec des personnages confrontés aux blessures de l’Histoire comme aux béances de la modernité. De réconcilier, en somme, l’art avec la vie, le social et le politique.
In fine, c’est bien la vision et la conception éthique de l’art cinématographique propres à Tavernier que cette rétrospective offre de (re)découvrir.
Durant ce weekend Thomas Pillard dédicacera son livre "Un Dimanche à la campagne" édité chez Atlande.