LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Présentation

vendredi 21 octobre 2016 par Laurence

Maria Schrader, la réalisatrice, née à Hanovre en 1965, est très connue en tant qu’actrice. Elle a joué dans les films de Margarethe von Trotta, Peter Greenaway, Agnieszka Holland, ainsi qu’au théâtre et à la télévision. Elle a coécrit des films dans lesquels elle jouait puis a réalisé « Liebesleben » en 2007.
Josef Hader qui joue le rôle de Zweig est un acteur autrichien. Il est également auteur et acteur d’un one-man show à l’humour corrosif avec lequel il a beaucoup de succès.
Barbara Sukowa, l’égérie de la nouvelle vague interprète Friederike, la 1ère épouse de Zweig. Nous l’avons vue dans « Berlin Alexanderplatz » et « Lola » de Fassbinder, « Homo Faber » de Volker Schlöndorf, « Les années de plomb » et « Rosa Luxemburg » de Margarethe von Trotta.

 Un récit allégorique de l’exil

Maria Schrader et Jom Schomburg, son coscénariste ont souhaité dans leurs interviews faire un parallèle entre la situation de Stefan Zweig et celle des réfugiés actuels :
M S : « On pose un autre regard sur l’actualité. Par exemple, lorsqu’on lit le récit de la fuite de Friederike Zweig qui s’est retrouvée sur le quai de Marseille aux côtés de milliers de gens qui fuyaient la guerre et la persécution, on ne peut s’empêcher de regarder autrement ceux qui risquent leur vie actuellement en cherchant à traverser la Méditerranée ».
J S : « Il est évident que l’on établit un parallèle entre un Stefan Zweig exilé et les auteurs, artistes et intellectuels syriens, irakiens et afghans d’aujourd’hui ».

 La question de l’engagement

Zweig est très mal à l’aise au congrès du Pen-club. Cette question de l’engagement contre le nazisme a soulevé beaucoup de questions, y compris des divergences importantes avec ses amis qui apparaissent dans ses correspondances avec Romain Rolland, Joseph Roth, Klaus Mann…
Il ne veut pas répondre à la barbarie avec les mêmes armes qu’elle, il s’engage par ses écrits humanistes (cf. la biographie d’Erasme) et veut rester en surplomb.
Klaus Mann avait fondé une revue « die Sammlung » qui rassemblait les écrits des écrivains germanophones en lutte contre le nazisme, Zweig n’y a pas participé.
Cependant, comme nous le voyons dans le film, il a beaucoup aidé ses compatriotes en faisant jouer ses relations, avec des aides financières, y compris ceux restés en Autriche, notamment en abandonnant à leur profit ses droits d’auteur sur l’opéra qu’il avait écrit pour Richard Strauss.

 Le suicide

Stefan Zweig, bien que vivant en sécurité pensait à tous ses compatriotes victimes du nazisme, il était épuisé physiquement et moralement, ne se sentait pas assez fort pour vivre cet avenir d’apatride.
Ce qui nous choque particulièrement, c’est d’avoir entraîné Lotte dans la mort. La lettre d’adieu ne parle pas d’elle, quel a été son libre-arbitre dans cette décision ?
D’après ce que j’ai lu chez les biographes de Zweig, sa volonté de mourir n’est pas contestée. Elle l’a aidé à mettre ses affaires en ordre avant de mourir, a envoyé « Le monde d’hier » à l’éditeur, a rédigé avec lui la lettre d’adieu.
Julien Green qui avait rendu visite aux Zweig en Angleterre évoque la fascination de Zweig pour Kleist et trouve une analogie entre son suicide et celui de Kleist avec Henriette Vogel. Cette opinion ne semble pas partagée.

 La forme du film

Maria Schrader a souhaité faire un film sur l’exil raconté du point de vue de Zweig lui-même. Comme dans son livre « Les très riches heures de l’humanité » qui illustre comment, de petites histoires, peut surgir quelque chose de transcendant.

 La lettre d’adieu

Le titre original du film « Vor der Morgenröte » (avant l’aurore) reprend les mots de Zweig dans la dernière phrase de cette lettre.
Texte de cette lettre :
« Avant de quitter la vie de ma propre volonté et avec ma lucidité, j’éprouve le besoin de remplir un dernier devoir : adresser de profonds remerciements au Brésil, ce merveilleux pays qui m’a procuré, ainsi qu’à mon travail, un repos si amical et si hospitalier. De jour en jour, j’ai appris à l’aimer davantage et nulle part ailleurs je n’aurais préféré édifier une nouvelle existence, maintenant que le monde de mon langage a disparu pour moi et que ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est détruite elle-même. Mais à soixante ans passés, il faudrait avoir des forces particulières pour recommencer sa vie de fond en comble. Et les miennes sont épuisées par les longues années d’errance. Aussi, je pense qu’il vaut mieux mettre fin à temps, et la tête haute, à une existence où le travail intellectuel a toujours été la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême de ce monde.
Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. »
Stefan Zweig, Petrópolis, 22 février 1942


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