LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Débats : "Au voleur"

jeudi 5 novembre 2009 par Claude

"Au voleur" : un titre emblématique pour le premier long métrage de Sarah Léonor qui n’a attiré qu’une assistance clairsemée mardi 3 novembre malgré des réactions émues sur le jeu bouleversant de Guillaume Depardieu, la parenthèse amoureuse dans la course-poursuite, l’éloge de la nature, de la forêt contre la banlieue - le vert contre le bleu gris. "Au voleur" est un titre qui, par le jeu sur l’absence de point d’ interrogation, résume toute l’ ambiguïté de ce petit joyau qui n’a pourtant totalisé que 8000 entrées nationales pour ses 2 premières semaines d’exploitation, oscillant entre la 35ème et la 40ème places au Top 40 des sorties récentes.
" Au voleur ! " eût suggéré le film noir par excellence, avec les cambriolages de maisons par Bruno (G. Depardieu), les vols de voitures par le jeune Ali (Rabah Naït Oufella, l’élève perturbateur d’ "Entre les murs"), la sortie de prison de Manu (Jacques Nolot), l’aîné en délinquance. "Au voleur" dit subtilement, pour reprendre une formule de Sarah Léonor, le "film noir lumineux" qui joue avec les codes du polar et semble l’occulter pour la "balade sauvage" de deux amants à la Terence Malick, une équipée initiatique à la manière de "Dead man" - de Jim Jarmusch, un film d’amour où un homme et une femme fuient - non pour se retrouver mais pour se trouver : un petit diamant noir entre "Les Amants de la nuit" et la traque d’"A bout de souffle". L’histoire policière en elle-même n’intéresse guère la cinéaste, puisque la traque semble oubliée dans la deuxième partie du film - le river-movie - avant que la violence ne reprenne ses droits lors de la fête où le jeune policier reconnaît les amants et tire sur Bruno - et, même dans la première partie, où les vols comptent moins que la rencontre de Bruno et Isabelle, où les autres délinquants semblent à bout de souffle : la transmission ne se fait pas ; Manu, accueilli par Bruno à sa sortie de prison, n’a plus d’allant ni d’autorité : il a appris le métier de menuisier mais exerce celui de manutentionnaire : au fond, pelant méticuleusement son orange, n’a -t-il pas renoncé ? N’aspirerait-il pas à se ranger ? Marie-Claire Pellet le soulignait : c’est paradoxalement un film lent, qui commence dans cet improbable faubourg alsacien, entre cour de lycée (Isabelle est prof d’allemand TZR, double marginalité - de remplaçante et d’enseignante d’une langue difficile, mal acceptée par ses élèves), tristes maisons ouvrières ou entrepôt désaffecté au portail bleu, aux vestiaires un peu sinistres : seule une maison bourgeoise, blanche et vitrée, vient égayer ce cadre mais elle n’est que prétexte aux cambriolages de Bruno. Tout semble cependant s’emballer au bout de 50 mn lorsque Bruno, prévenu par Manu, se réfugie chez Isabelle et que celle-ci, interrogée par les policiers jusque dans son lycée, échappe à leur surveillance et fuit par la fenêtre des toilettes. C’est alors que les deux amants se retrouvent, Bruno prenant Isabelle en voiture avant de sauter avec elle dans une barque : là où on pourrait attendre une course-poursuite se déploie pourtant, par une étonnante rupture de rythme, une longue et presque tranquille échappée, une dérive du temps et des amants au fil de l’eau. "Au voleur", dès lors, ne serait-il pas une ode, sinon au voleur Bruno (l’art est au-delà de la morale), en tout cas au vol de quelques heures, de quelques jours de bonheur et d’oubli à la barbe du temps, à la barbe des gens ??

C’est un très beau film d’amour auquel les spectateurs auront été très sensibles : la caméra enveloppant amoureusement en gros plan et plan-séquence les visages de Bruno et Isabelle filmés de trois quarts en contre-jour, ombres fragiles se découpant dans le surcadrage de la fenêtre et se découvrant en un baiser volé ; la belle scène d’amour sur la berge, où à l’abandon d’ Isabelle célébrant la vraie vie répond la lucidité de Bruno qui sait que cet intermède paradisiaque s’achèvera un jour : "ça fait partie du jeu..." ; la joie d’Isabelle s’ébrouant dans l’eau comme le berger allemand qui les accompagne ; le voile soudain sur son visage qui se rembrunit, comme une sourde inquiétude devant la fuite du temps et l’impasse de leur fuite, ce recul horrifié devant le cadavre d’un cheval, "charogne" baudelairienne qui sonne comme un sinistre rappel, un memento mori... Soulignons avec "Les Inrockuptibles" la finesse et la légèreté du jeu de Florence Loiret Caille : "mais quel caractère, quelle capacité à créer du sentiment, du romanesque et de la fiction tout en restant alerte, légère, gracile."
Et que dire du jeu de Guillaume Depardieu, tendre et violent, disparu en octobre 2008, lors du tournage de "L"Enfance d’Icare" et dont c’est ici le dernier (ou l’avant-dernier ?) film. Avec son boîtement lié à la prothèse qu’il reçut après son accident de moto, son visage émacié, ravagé par l’alcool et la drogue dont il fit l’expérience dès 17 ans, par les stigmates de la mort survenue par infection nosocomiale et pneumonie foudroyante, Guillaume Depardieu non seulement crève l’écran mais offre comme rarement une osmose entre l’acteur et son personnage, entre l’art et la vie. "Guillaume était tout en paradoxes - explique Sarah Léonor - lent dans sa vitesse, diabolique et tendre, chaotique et précis". A l’image de sa démarche, à la fois claudicante et déterminée, de son expression angoissée et soudain traversée par des bouffées de vie, des rires et des éclats adolescents..." La mort de Guillaume - ajoute la réalisatrice - apporte inévitablement une interprétation funeste à la fin du film. Guillaume était très attaché à l’idée que la mort de Bruno serve à transmettre une certaine idée de la liberté et du refus de l’ordre établi. Il a toujours voulu incarner une rébellion." Ce film nous rappelle que, "De tous les matins du monde" à "Au voleur" en passant par "Ne touchez pas la hache", le comédien parti à l’âge de 37 ans "n’a jamais été aussi juste que dans l’errance jusqu’au-boutiste et les rôles de marginaux au subtil panache, qui tous entraient en écho avec sa trajectoire à haut risque " (dossier de presse).

Enfin, la musique est omniprésente dans ce film : percussions algériennes, comptines pygmées ou chants country de Woody Guthrie -guitariste américain, inspirateur des protest singers, de Bob Dylan ou Joan Baez - scandent les scènes d’amour et de forêt : la plongée sur la barque où s’abandonnent les fuyards - " chant intérieur de Bruno et Isabelle - musique du couple en train de s’inventer " ; après le coup de feu, le vertige de la mort dont les tams-tams et la mélopée lancinante semblent épouser l’imminence... Plus étonnants, des sifflements stridulent ça et là -accueil de Manu par Bruno à sa sortie de prison, avertissement de Manu à Bruno à l’arrivée de la police (échange de bons procédés !), sifflement surtout de Bruno à Isabelle et indicible sourire l’appelant au sortir de la barque et de leur périple, alors qu’on recueille son corps ensanglanté, à poursuivre seule l’aventure, à vivre libre sans lui. A le fuir pour se retrouver. pour le retrouver grâce à lui, grâce à eux. A l’aimer par-delà la vie - et la mort peut-être.

Claude


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