Mardi 27 octobre, la projection d’ "Adieu Gary", western social , grand prix de la semaine de la critique à Cannes, de Nassim Amaouche, jeune cinéaste de 32 ans, a donné lieu comme rarement à un débat spontané et fructueux. Nombreuses auront été les interventions, brèves et sensibles, des spectateurs séduits par la fantaisie poétique, voire fantastique de cette oeuvre coulant dans le moule et l’atmosphère déconcertants du western la chronique sociale, apparemment réaliste, d’une cité ouvrière ardéchoise, Le Teil, créée par les ciments Lafarge, dépeuplée par la fermeture de l’usine voisine (la Cité blanche est passée de 1200 habitants au début du siècle à 4 aujourd’hui) et minée par la solitude, l’ennui, le divorce, les petits trafics, les difficultés de communication entre père et fils, la fuite (celle de Nemja, barmaid, qui, par peur d’aimer, quitte Samir pour un improbable travail à Paris) ou les illusions : celle du retour au pays pour Icham ( le frère cadet de Samir, fils prodigue, de retour de prison pour deal ) qui apprend l’arabe pour retourner au Maroc, celle surtout de José, le fils de Maria, qui attend le retour de son père sous les traits de Gary Cooper : Nassim Amaouche nous offre d’ailleurs des extraits de "Vera Cruz" et de "L’Homme de l’Ouest", puisque l’adolescent, quand il n’est pas prostré dans la rue, assis sur sa valise, passe son temps à regarder des westerns ! Cela donne lieu à une scène fantastique et...humoristique : dans une rue soudain bleutée, balayée par une tempête de sable, où se dressent, menaçants et fantomatiques, des bâtiments rougeoyants, apparaît un cavalier solitaire : Gary Cooper pénètre alors dans la chambre du garçon médusé, qui s’écrie "Papa" ; se découpant dans l’ombre, dissimulé par un chapeau, le visage et la silhouette ne sont autres que ceux de Francis, le père de Samir, amant de Maria, qui, par cette mise en scène, entend enfin dessiller José. On sourit quand, taciturne et ronchon juste ce qu’il faut, Jean-Pierre Bacri sort de la chambre en marmonnant un "ouais" sain, sinon salvateur...L’acteur, pour une fois, reste sobre - les spectateurs auront apprécié le subtil équilibre de râlerie et de tendresse : le presque beau-père du jeune homme n’a de cesse en effet de pousser la mère à parler enfin à son fils du départ de son père pour une autre femme, quitte à démystifier un peu la figure légendaire du père prodigue ; Maria, au prix de bien des souffrances et hésitations, trouvera finalement le courage de lui parler, de lui dire la vérité. On n’est jamais sauvé que par soi-même, dût-on y être aidé, conseillé !!
Le western : l’idée du cinéaste aura été d’en réunir ici les éléments - tempête de sable, chaleur étouffante, pesanteur et attente indéfinie - entre "Le Train sifflera trois fois" et "En attendant Godot" - univers ferroviaire, les rails initiaux sur lesquels arrive la voiture de Samir ( retour dans le droit chemin ? rétrécissement des perspectives ?), le train qui passe, sans cesse, lointain et anonyme, celui sur lequel on transporte les morceaux de l’usine démontée... Cadre, atmosphère ou simple prétexte à la fantaisie, au décalage pour ne pas tomber dans le pathos ou le misérabilisme - comme le pense Françoise ?
Le public n’a finalement pas été déconcerté par l’aspect décousu du film, avec sa galerie de portraits et ses tranches de vie mais séduit par l’insolite et l’onirisme d’un désespoir tranquille ou d’un espoir raisonnable : faut-il ainsi s’inquiéter ou se réjouir de la vie communautaire qui s’esquisse autour de la Bourse du travail transformée en mosquée - lieu et lien social quand même face au délitement du syndicalisme et à l’aliénation par la grande distribution qui déguise ses vendeurs en souris pour la Semaine du fromage ? "Si vous étiez syndiqués, ça n’arriverait pas, des conneries pareilles" - s’exclame Francis qui s’entend répondre par Samir : "Qu’est-ce qu’ils ont fait, les syndicats, pour empêcher la fermeture de l’usine ?"
Claude