LES CRAMÉS DE LA BOBINE

L’Échappée belle

jeudi 9 juillet 2015 par Claude

"L’Échappée belle", quel joli nom et programme réjouissant à l’image d’un film savoureux et sans prétention, grave et léger tout à la fois - conte fantasque qui se tient sur une improbable crête entre le mélodrame et le drame social ! Le sujet en effet, qui a séduit la productrice désireuse de sortir des sentiers battus et des étiquettes trop faciles, ne semble guère se prêter à une comédie enjouée, à un "feel good movie" sur une musique mélancolique de Jonathan Morali (du groupe folk Syd Matters), prolongée par un impromptu de Schubert ou le "Bella Ciao" de l’escapade romaine : Eva (Clotilde Hesme), jeune bobo seule et sans enfant, vivant dans un luxueux appartement parisien, masquant sous une apparente frivolité et superficialité sa solitude affective et son mal de vivre, rencontre au petit matin, dans le café où elle achève sa nuit de fête, je jeune Léon (Florian Lemaire), né sous X, qui vient de fuguer du foyer, en quête d’une mère qui ne veut ni le voir ni le reconnaître.
Entre ces deux êtres que tout sépare - âge, milieu social, cadre de vie - une étrange complicité s’instaure assez vite puisque le garçon s’installe dans l’appartement de la jeune femme qu’il ne quittera plus...jusqu’à cette fin ouverte - et ses papillons déployés, que l’on peut interpréter comme une promesse d’adoption. Tandem atypique qui n’est pas sans rappeler Harold et Maude, Gloria et son protégé ou Zazie et les grands gravitant autour de lui...La quête d’une mère - celle, obstinément absente de Léon, celle d’Eva, murée dans la solitude de son Alzheimer et qui ne reconnaît plus personne, tandis que le père vit reclus dans son château, la sœur dans sa morale et son appartement de Dame Tartine - est bien le fil rouge de cette histoire.
Mais le refus du pathos, la "politesse du malheur" par quoi Emile Cherpinel définissait hier soir son propos interdisent toute approche réaliste ou sociale. Non seulement la vraisemblance est le cadet de ses soucis avec ce garçon si calme, si bien habillé, si peu révolté dans sa situation, cette cavale sans police aux trousses ni appels pressants du foyer ou des services sociaux mais surtout tout est traité de façon décalée, presque onirique dans cette histoire de carence affective : les rôles sont inversés, avec un enfant étonnamment adulte pour son âge, une femme infantile et immature ; on évolue dans le luxe, avec une flambeuse plus ou moins alcoolique à la garde-robe impressionnante, aux dizaines de lunettes, aux amours sans joie, passant d’une nuit sans lendemain aux rendez-vous d’hôtel assignés par sms... On retrouve l’univers de "Diamants sur canapé" le film de Blake Edwards et le personnage de Holly Golighty joué par Audrey Hepburn, celui aussi, dandy et fragile, de Scott Fitzgerald et de son "Gatsby le Magnifique", avec le masque de nuit, les papillons et la présence de l’homme de média et de publicité Frédéric Beigbeder (dans le rôle du père).
Le choix de la caméra à l’épaule contribue par son image flottante à cette atmosphère improbable, à l’image d’Eva et de ce luxe sous lequel craquelle la souffrance. La seule réserve qu’on pourrait émettre - si tant est que ce film ait des prétentions psychologiques - est d’avoir peu exploité les zones d’ombre de son héroïne, d’avoir préféré à l’explication ou à la genèse d’une personnalité les palpitations du désir et le tremblement de l’angoisse...

Claude


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