LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Tilti

jeudi 2 juillet 2015 par Claude

"Tilti, chronique indienne" de Kanu Behl est un film-choc, un thriller social dont le réalisme et la violence, soulignés par des plans courts et des cadrages nerveux, bien loin des bluettes bollywoodiennes, nous prennent à la gorge - tout en soulevant des questionnements plus subtils qu’il n’y paraît sur la place des femmes dans la société indienne mais surtout sur la libération d’un jeune homme du système patriarcal et mafieux instauré par ses frères et son père silencieux mais complice.
Tilti, dont le nom féminin - sa mère espérait une fille après ses deux frères - signifie "papillon" et suggère une possible métamorphose, vit donc dans un quartier pauvre de Dehli, dans un véritable "trou à rats", un vague commerce d’épicerie tenu par ses deux frères Baawla et Vikram, "parrain" particulièrement instinctif et violent, qui n’hésite pas à tabasser un livreur de meubles et à tuer à coups de marteau un vendeur de voiture dont il veut voler le véhicule prétendument acheté et essayé par Titli et sa femme Neelu. L’ambiance qui règne dans leur gourbi est marquée par les cris, les coups et cette permanente promiscuité qui accompagne la pauvreté : il faut supporter dans un misérable galetas que Vikram en marcel crasseux se lave les dents devant vous (parodie de l’hygiène bucco-dentaire bollywoodienne) ou ne cesse de cracher, qu’il violente sa femme Sangeeta, bientôt divorcée, sans que quiconque intervienne et que le père en robe de chambre soit rivé à son éternelle télévision. Ce réalisme sordide, marqué par une alternance de pauses et de crises, est toutefois sinon contrebalancé, du moins adouci par un certain burlesque à la Coen rappelant la comédie italienne, et notamment "Affreux, sales et méchants" d’Ettore Scola : le moment où Vikram frappe le négociant dont le canapé ne passe pas par la porte coïncide en effet avec l’anniversaire de sa fille auquel le grand frère exige la présence de son épouse pourtant en retard au travail et avec la dégustation d’un gâteau à l’ananas (!) ; par ailleurs, le vendeur d’autos tué à coups de marteau se retrouve assis à l’arrière du véhicule, barbouillé de sang comme ses deux tueurs et giflé comme pour le réveiller d’un mauvais sommeil !
Cette violence, qui contraste avec le calme des beaux quartiers où habite l’agent immobilier, amant de Neelu ignorant son mariage et sa paternité, se nourrit également de la transmission ancestrale : ainsi, le père, si absent et insipide soit-il, cautionne la violence de ses trois enfants - comme ne le lui envoie pas dire finalement Titli ; et lui-même reste en admiration devant la photo du grand-père dont Titli, rétif au schéma familial, rêve la chute sans fin, répétée dans un escalier vertigineux, dans un plan stylisé, dépassant le pur réalisme.

La place et le statut de Titli sont en effet au cœur du film, avec les ambiguïtés et la lente évolution du personnage sur laquelle on ne cesse de s’interroger. Évolue-t-il vraiment ou consciemment en étapes clairement définies ? Cette maturation ne se fait-elle pas plutôt de façon souterraine, avec ses réticences, voire ses régressions - quand bien même la rédemption semblerait fulgurante, et lumineuse à la fin, avec la dénonciation salutaire de ses frères braqueurs et son retour auprès de Neelu pour repartir à zéro et s’aimer vraiment ? Ne sont-ce pas au fond les événements ou les éléments matériels qui décident pour ce personnage animal en quête lui aussi de survie, tels ce parking vide et désolé saisi en plans larges et dont il ne veut plus ? Certes, le benjamin de la famille, avec son regard à la fois déterminé de jeune fauve et déconcerté de chien battu - un critique de "La Dispute" sur France Culture parle d’expression à la Al Pacino - apparaît comme une victime dont un policier ripoux vole les économies destinées à s’acheter une place de parking (un parking ?) : ses frères le marient de force à Neelu amoureuse d’un autre homme pour mieux le retenir et utiliser son épouse dans leurs vols et trafics de voitures...Pourtant, il est loin de se comporter lui-même en petit saint - tout se passe en effet comme s’il reproduisait d’abord la violence familiale, comme s’il avait besoin de temps pour évacuer ce schéma inscrit profondément en lui, tuer ses propres pulsions qui le poussent à brutaliser Neelu et à tenter de la violer la première nuit de leur mariage, à lui casser le poignet, avec son consentement apeuré, afin de lui épargner la signature d’un document aliénant sa dot à elle, et sa libération à lui.
Oui, le cheminement intérieur est long et l’on comprend mieux dès lors le dégoût qui le prend dans le parking, cet âcre vomissement de bile qui répond à la fois aux crachements misérables de ses frères et à un nécessaire exorcisme de son milieu et de sa destinée enfin refusés.

Dans ce parcours, les femmes occupent une place de choix. Ainsi, Neelu, d’abord hostile à Titli car mariée de force, s’avère une alliée de poids, rieuse et déterminée sur la moto qui l’emmène derrière son mari en une folle équipée. Elle-même semble évoluer du mutisme ou de la passivité - à moins qu’il ne s’agisse de prudence et d’observation initiales - vers l’affirmation de soi : n’est-ce pas elle qui, étonnamment, sous le regard ahuri de Titli, négocie l’achat et surtout l’essai de la voiture ? N’est-ce pas elle qui refuse de participer au prochain braquage d’un véhicule, qui pourrait bien à nouveau se terminer en assassinat et pousse inconsciemment Titli à dénoncer ses frères, tel le jeune héros de "Théorème" de Pasolini qui révèle chacun à soi-même ?
Autre figure de femme dans ce monde crapuleux à la Jacques Audiard, la belle-sœur de Titli qui finit par divorcer du violent Vikram, vaincu par la présence de l’avocate et sa propre ignorance - il ne parvient qu’à esquisser un vague paraphe et non une vraie signature sur le document de séparation. Dans une scène très forte où Titli vient lui réclamer aide et indulgence financières, ne lui rappelle-t-elle pas durement mais calmement son indifférence, voire sa lâcheté quand son frère Vikram la battait ? Si Neelu est un révélateur, Sangeeta est un combustible qui brûle à froid...

L’émancipation féminine, fût-elle ici au second plan face à l’affirmation d’un homme, "Titli" n’en reste pas moins - pour parodier un titre de film récent - placé dans "l’ombre des femmes".


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