LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Crimes et dénis en Argentine sous la dictature

dimanche 28 juin 2009 par Bruno

Lucrecia Martel affirme dans une interview donnée à Dvdama que le but de La Femme sans Tête est d’abord d’évoquer le crime et le déni dans un pays marqué par les stigmates de la dictature militaire de 1976 à 1983. Les Cramés de la Bobine proposent de revenir sur cette sombre période.

Pour bien comprendre le contexte de la dictature des juntes militaires en Argentine de 1976 à 1983, il faut bien avoir à l’esprit qu’après 1945 l’histoire de l’Argentine – et plus généralement de l’ensemble des États d’Amérique latine – est troublée par des luttes sociales et révolutionnaires. À chaque fois, l’instauration de dictatures de droite, au moins soutenues par les États-Unis, a été une réponse à la poussée communiste.

L’expérience péroniste

Le "justicialisme" de Juan Domingo Perón (soutenu par sa femme Eva Duarte) marque durablement l’histoire de l’Argentine : de 1946 à 1954, le socialisme mâtiné de nationalisme de ce chef d’État emblématique prouve au peuple ouvrier et paysan argentin que la domination des gros propriétaires fonciers et des grands groupes industriels peut être contrebalancé par une politique de plans quinquennaux, de soutiens au syndicalisme et d’industrialisation nationalisée. Ce choix de politique très à gauche est combattu par l’Église, l’armée mais également les États-Unis qui voient d’un très mauvais œil l’émergence d’une forme de communisme sur le continent américain. Rappelons qu’à l’époque le monde entre de plein pied dans une phase tendue de la Guerre Froide (Staline est toujours au pouvoir durant ces années troublées).

Les juntes militaires de 1954 à 1973

Le gouvernement de Perón s’achève par un coup d’État sanguinaire (plus de 3 000 mors).

Jusqu’en 1973, une dictature militaire dirige l’Argentine afin de ne plus voir retenter l’expérience socialiste. Cependant, le régime fort de Buenos Aires n’empêche pas les soubresauts révolutionnaires dans un pays aux inégalités criantes : émeutes de Cordoba le 29 mai 1969 et assassinat du général Aramburu l’année suivante par la branche la plus à gauche des péronistes, les Montoneros.

Le retour des péronistes (1973-1976)

En 1973, une élection démocratique voit la victoire et le retour de Juan Perón à la présidence. Âgé de 77 ans il reste un an au pouvoir mais décède de mort naturelle en 1974, laissant son pays dans la plus grande confusion. Sa troisième épouse, Isabel Martínez de Perón, lui succède alors qu’une guérilla révolutionnaire prend le contrôle de la région de Tucuman. La guerre civile menace de finir d’embraser le pays.

Les deux années de péronisme sont marquées par une politique intransigeante plongeant le pays dans le plus grand chaos : musellement de la presse, de la télévision et des syndicats, instauration d’une armée de paramilitaires ("La Triple A" ou "Las Tres A" - "Alliance Anticommuniste Argentine"), harcèlements, arrestations, tortures et assassinats de personnalités proches de l’extrême gauche. On estime à 600 arrestations et à 500 morts le bilan de ce régime. La crise politique est inévitable si l’on considère en plus l’état catastrophique de l’économie : inflation galopante, dette abyssale, chute des investissements et des exportations. La gauche péroniste est d’autant plus désavouée par l’ensemble de la population qu’un influent groupe déstabilise à cette époque l’ensemble de l’Amérique latine et en premier lieu l’Argentine.

L’opération Condor

Au début des années 1970, l’Argentine ainsi que plusieurs régimes forts d’Amérique centrales (le Chili, l’Uruguay, le Paraguay, la Bolivie et le Brésil) mettent en place l’opérationn Condor, destinée à lutter contre les mouvements d’extrême gauche. Ce groupe supranational est soutenu par les États-Unis : le secrétaire d’État à la Maison Blanche Henri Kissinger a, sinon encouragé cette mesure panaméricaine, du moins donné carte blanche aux différents gouvernements d’Amérique latine pour leur mise en place. La France y a également participé : exils d’anciens membres de l’OAS, envois de conseillers spéciaux sous le général de Gaulle et les présidents Pompidou et Giscard d’Estaing, participations supposées de la DST...

Ces opérations sont d’une grande nouveauté et particulièrement efficaces : internationalisation de plans paramilitaires, sophistication de la préparation des attaques, importance des moyens engagés et secret absolu des opérations. Pendant plusieurs années, les arrestations, tortures, meurtres et disparitions des corps des victimes sont des armes redoutables pour les anticommunistes désireux d’éteindre toute contestation. Tous les moyens sont bons : commandos dans de véritables opérations de guerre, tortures dont les enregistrements des suppliciés sont envoyés aux proches, noyades au moyen des trop fameux « vols de la mort » au dessus du Rio de la Plata, etc.

La première opération a lieu en mai 1975 avec la disparition au Paraguay de deux opposants de gauche. Quelques mois plus tard, 119 révolutionnaires chiliens sont assassinés par la Triple A. Les opérations se multiplient au Brésil, en Uruguay et bien sûr en Argentine.

Les péronistes sont partie prenante de ces mouvements secrets - bien qu’Isabel Peron ait toujours nié avoir eu connaissance de la Triple A. en tout état de cause, certains historiens voient sa présidence comme la première étape des sept ans de dictature qui vont ensanglanter le pays.

L’arrivée de la junte militaire

Les deux ans de la présidence d’Isabel Perón prennent fin avec le coup d’État militaire du général Jorge Rafael Videla qui a auparavant tenté, en vain, de convaincre la veuve de Juan Perón de démissionner. Arrêtée et enfermée pendant cinq ans dans des conditions difficiles, elle s’exile en Espagne.

L’armée prend le pouvoir pour plusieurs années d’une dictature violente qui va marquer durablement le pays. C’est la période pudiquement appelée : "Proceso de Reorganización Nacional" ("Processus de réorganisation nationale").

Isabel Perón avait commencé à combattre le mouvement d’extrême gauche des Montoneros ; le nouveau régime dirigé d’abord par Videla intensifie cette politique avec plus de férocité encore, soutenu par l’opération Condor.

Censures, arrestations, tortures, assassinats sont le lot quotidien des Argentins, l’armée justifiant la lutte contre le terrorisme pour s’attaquer à des universitaires, des syndicalistes, des journalistes voire des prêtres et des familles entières. Tout opposant à la junte militaire est systématiquement pourchassé.

Des dissensions au sein de l’armée : premières fissures de la dictature

Suite à des dissensions au sein de l’armée, dues notamment à l’incapacité du général Videla à redresser la situation délétère de l’économie, celui-ci est destitué en 1981 au profit de Roberto Eduardo Viola.

Partisan d’une ligne politique moins dure, ce militaire a surtout en charge de relever les finances publiques moribondes.

Peine perdue : il poursuit la dévaluation du peso argentin par rapport au dollar afin d’attirer les investisseurs étrangers mais cette politique échoue. En 1981, l’inflation atteint les 130%.

L’armée au pouvoir continue de se déchirer et destitue Viola au profit d’un nouveau groupe de dirigeants plus autoritaires.

La guerre des Malouines : nouveau coup porté à la dictature

Leopoldo Galtieri prend la tête de la troisième junte militaire.

En plein marasme économique, afin de faire taire toute contestation, il se lance dans l’aventureuse guerre des Malouines.

Entre avril et juin 1982, l’Argentine prend possession du petit territoire anglais des Îles Falkland (ou Malouines) que l’Argentine revendique. Ces modestes îles sont stratégiquement capitales en raison de leur proximité avec l’Antarctique. Elles sont également considérées comme historiquement des terres devant revenir de plein droit à l’Argentine. C’est surtout pour le gouvernement militaire de Buenos Aires l’occasion de souder la population derrière une cause nationale.

La Grande-Bretagne, dirigée par la nouvelle première ministre Margaret Thatcher, est surprise par l’invasion argentine. Sa réaction est immédiate : au terme de 72 jours d’une guerre éclair, guerre essentiellement navale et menée par les commandos des forces spéciales britanniques, qui cause environ 1 000 mors de part et d’autre, les Îles Falkland sont libérées.

La dictature des généraux est définitivement désavouée aux yeux du monde, y compris de ceux des Etats-Unis.

La chute des généraux argentins

Une nouvelle junte militaire succède à Galtieri. Elle est dirigée par Cristino Nicolaides, Rubén Franco et Augusto Jorge Hughes. Cependant, la crédibilité de l’armée est affaiblie comme jamais.

La guerre des Malouines a été plus qu’un échec militaire : un désaveu public et une humiliation nationale. Pour l’armée, il y a pire : non seulement l’économie est toujours mal en point mais en plus les victimes de la dictature se cachent de moins en moins : ainsi, les mères et les épouses des disparus se réunissent chaque semaine sur la Place de Mai à Buenos Aires en nombre de plus en plus élevé. Celles que l’on appelle les "Folles de Mai" ("las locas de Mayo") se font connaître dans le monde entier et achèvent de discréditer le pouvoir militaire.

Le retour de la démocratie et l’heure du bilan

En 1983, l’armée ne voit pas d’autres choix que celui de rétablir les élections pluralistes.

Raúl Alfonsín, homme politique de la droite modérée, devient le nouveau président. Il rétablit les libertés dans son pays tout en s’attaquant à la désastreuse situation économique.

Mais l’une de ses premières mesures politiques est de solder une décennie de meurtres et de tortures. Une commission d’enquête est créée à cette fin : la Commission Nationale sur la Disparition de Personnes (CONADEP). Elle publie son rapport l’année suivante avant l’organisation du procès des juntes militaires (1985). C’est une grande première. À cette occasion, l’Argentine, comme le reste du monde, découvre la réalité crue du régime de Vidal et de ses successeurs.

On estime à 40 000 le nombre de victimes de la dictature de Vidal et de ses successeurs.

Solder les crimes ?

Ce désir de rendre justice aux victimes a cependant ses limites : Raúl Alfonsín, sous pression de l’armée toujours puissante, promulgue la loi "Punto Final" ("Point Final") qui protège les principaux dirigeants des gouvernements passés de toute action judiciaire. Alors que les victimes de la dictature argentine protestent farouchement, dans l’autre bord les sympathisants de la junte s’insurgent contre les procès toujours en cours contre des militaires accusés d’exactions. En 1987, le pays est au bord d’un nouveau coup d’État. Raúl Alfonsín rétablit la paix grâce à une nouvelle loi, "l’Obediencia debida", qui absout définitivement l’armée.

Carlos Menem, nouveau président (un péroniste !) élu lors des élections anticipées de 1989, poursuit dans la voie de la "réconciliation nationale" - pour le meilleur et pour le pire : les dirigeants des juntes militaires comme les exécutants militaires et civils sont blanchis de tout crime.

La réponse de l’Europe

Pour les victimes et les familles de victimes le salut vient, contre toute attente, de l’Europe : des cas de crimes en Argentine sont saisis par les autorités judiciaires de France et d’Espagne.

En 1990, Paris condamne par contumace Alfredo Astiz (surnommé « l’Ange blond de la Mort ») à la prison à perpétuité pour l’assassinat de deux religieuses dans la sinistre École Supérieure de Mécanique de la Marine.

En 1996, l’Espagne, forte d’une impressionnante législation judiciaire compétente pour juger des crimes hors de son territoire, est saisie pour ouvrir des procès sur les crimes des juntes militaires argentines.

Punir ou oublier ?

Dix ans après le retour de la démocratie, l’Argentine n’apparaît pas prête à rouvrir des dossiers pénibles : enlèvements et meurtres, actes de tortures, règlements de compte sous couvert de luttes contre le terrorisme, enlèvements d’enfants de victimes de la dictature élevés par leur propre tortionnaire, etc.

Cependant, en 2003, Nestor Kirchner est élu président avec la promesse de solder le passé. Il lève aussitôt l’interdiction de l’extradition d’accusés des criminels de la dictature (notamment vers l’Espagne). Le Parlement adopte en août l’imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. La même année les deux lois controversées d’Alfonsín ("Punto Final" et "Obediencia debida") sont abrogées.

Trois ans plus tard, la loi d’amnistie de Menem est elle aussi absoute. Mais alors que le général Videla a la possibilité d’être poursuivie devant la justice de son pays, de nombreux anciens dirigeants de la dictature ne comparaîtront jamais devant les juges. Ainsi, Roberto Viola et Leopoldo Galtieri sont décédés alors que d’autres ex-dirigeants peuvent prétexter leur âge et leur mauvais état de santé pour éviter le procès et la prison.

Les victimes et familles des victimes des juntes militaires assistent, frustrées, à la disparition des principaux responsables d’une décennie funèbre.

Le déni et l’oubli semblent bien être la réponse donnée aux crimes qui ont ensanglanté l’Argentine. Le film de Lucrecia Martel en est l’illustration

Bruno Chiron


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