"Tokyo sonata" est un beau film qui mêle subtilement une chronique sociale sur l’effritement des valeurs culturelles et économiques (travail, autorité paternelle...) au Japon ces quinze dernières années et le drame intimiste des quatre membres d’une famille se décomposant peu à peu avec le "pieux ?"mensonge du père cachant, par orgueil, au nom de l’honneur nippon, sa situation de chômeur - une pratique paraît-il courante au pays du Soleil levant : sa femme, plus solide que lui, va peu à peu s’affirmer même si elle ne l’aide pas beaucoup à sortir de ce mensonge qu’elle a assez vite subodoré et s’émancipe - curieusement ! - avec un cambrioleur minable auquel elle se donnera - un moment de détente et de vrai burlesque dans ce film à la fois fluide dans son écriture et grave dans son propos ; la fils aîné cherchera à échapper à l’autorité paternelle en s’embarquant pour l’Irak - une fiction que cet engagement aux côtés des USA interdit par la Constitution, une réconciliation des fils avec l’Occident par-delà la rancune des pères - on admirera la scène violente où le père refuse de signer l’ordre de mission de Taka en s’arc-boutant sur une autorité d’autant plus crispée qu’elle lui échappe inexorablement ; le fils cadet, Kenji, qui conteste moins qu’il ne s’affirme par la musique, à la maison en tout cas sinon à l’école où il discrédite définitivement son professeur en l’accusant devant ses camarades de lire des mangas pornos ! La coda de ce film est superbe avec l’interprétation intégrale du "Clair de lune" de Debussy : Kenji réconcilie, réunit enfin sa famille à la dérive, arrachant à son père béotien, hostile aux arts, quelques larmes pudiques et crée un moment de grâce dans l’assistance lors de cette audition magique : nul applaudissement ou manifestation de joie un peu bruyante, les auditeurs, un à un, se rapprochent, étonnés, fascinés, dans un silence recueilli...
Oui, le silence est bien l’une des clés de ce film, silence de la rédemption finale par l’art, qui nous rappelle la fin de "Comme une image", dans la chapelle où Lolita chantait Monteverdi et affirmait enfin son talent et sa personnalité ; silence douloureux d’une famille en décomposition où l’on ne sait plus se parler, et encore moins s’écouter, comme dans le film d’Agnès Jaoui là encore, ou dans le film turc des "Trois singes" où le mensonge endossé par le chauffeur de l’homme politique désagrège sa propre famille - sans parler là aussi de l’adultère de la femme ; "pieux mensonge" du père, moins d’ailleurs pour préserver les siens que par orgueil et qui s’inscrit dans la lignée de films comme "Depuis qu’Otar est parti" ou "Je vais bien, ne t’en fais pas". Incroyable mensonge de cet employé japonais qui, comme Jean-Claude Romand, s’invente une vie alors qu’il mange à la soupe populaire, où il rencontre un autre cadre qui, lui, programme 5 appels journaliers sur son portable pour donner le change, à qui ? à lui-même sans doute car les autres se moquent bien de sa situation. Belle intrication de la sphère intime et de la situation professionnelle (des Japonais remplacés par des Chinois ..."émergents") qui a produit les plus grands films : on pense à "L’Histoire officielle" de Luis Puenzo où un couple argentin éclate lorsque la femme, professeur d’histoire, se demande d’où leur vient l’enfant adopté, amené par son mari et découvre peu à peu que celui-ci, haut responsable du pouvoir, a sans doute été un tortionnaire de la dictature...
Allez voir ce beau film où la réalité intime et sociale est présentée sous une apparence presque spectrale, avec des cadrages serrés, des images presque saturées du Tokyo moderne - ses interminables gratte-ciel - et d’une ville improbable, son enchevêtrement de câbles électriques, de lignes de tramways, de vieux immeubles dans un même plan, ce côté kafkaïen des files d’attente, des sombres escaliers de l’agence pour l’emploi, des automates se rendant chaque matin à leur travail sans un regard pour l’autre, pour le voisin...Assistez à cette descente aux enfers, à cette dégradation sociale qui mène le père de cadre, licencié dès les premiers plans dans une scène d’une rare économie, au poste d’agent de nettoyage dans un supermarché où il tombe plusieurs fois sur sa ...femme : le tragique est adouci par sa fuite burlesque et répétitive, entre Charlot et Buster Keaton... On pense bien sûr à Amélie Nothomb et à "Stupeur et tremblements" avec la même chute : elle se retrouvait à nettoyer les toilettes. Le même humour aussi.
Avec en plus "l"épiphanie consolatrice" de la musique finale, pour rependre une expression de Jean-Sébastien Chauvin dans un article de "Chronicart".
Claude