A-t-on assez dit pourtant à quel point ce film excellent, sans doute bien plus fort que la Palme d’Or "Entre les murs" sur le même sujet, peut toucher tous les publics, les amateurs de films d’action comme les sociologues ou les citoyens tout simplement qui se demandent comment l’école, traditionnel sanctuaire du savoir, a pu devenir dans les banlieues cette jungle où prospèrent les caïds, où triomphe le langage de la rue, où l’enseignant tente désespérément, entre autorité et compréhension, entre écoute et apprentissage, de contenir la violence verbale et gestuelle de certains élèves, de préserver la mixité sociale, de fédérer un groupe, de faire avancer le cours tout en accordant une attention vigilante à chaque élève, à chaque intervention, à chaque état d’âme gros d’orages...? Incroyable funambulisme que le métier d’enseignant, même dans des établissements réputés faciles, équilibrisme plus qu’équilibre entre le groupe et l’individu, le contenu et la forme, la fermeté et la souplesse...Qui mieux qu’Adjani pouvait incarner Sonia, cette enseignante excédée, qui tente en vain de concilier tous les contraires et en vient à commettre l’irréparable en se saisissant de l’arme de Mouss pour menacer les élèves et les prendre en otage ? Elle crève l’écran par son désespoir passionné, par ce jeu incandescent où se consume toute son énergie intérieure et se déploie cette rage folle que plus rien ne pourra contenir.
Il semble qu’aujourd’hui on n’ose plus traiter simplement, aussi rationnellement que possible, sans tam-tam médiatique, des vrais problèmes : ce n’est pas le moindre mérite (et paradoxe) du cinéaste en effet d’en arriver, comme Almodovar dans le registre tout différent de l’amour ou de la morale sexuelle, à créer une situation invraisemblable ou paroxystique pour mettre à vif les plaies de ce collège infernal : le machisme des grands frères qui interdisent aux filles de venir en jupe et rendent indispensable...l’instauration d’"une journée de la jupe", alors même que les combats féministes ont chez nous promu le pantalon, les viols et "tournantes" des cités filmés sur des portables - la technique ne contribue pas peu ici à dire la vérité et à rendre le film palpitant !- la question de la laïcité qui interdit le port d’un couvre-chef ou de tout signe ostensible et celle de ce satané "respect" sans cesse invoqué et sous lequel on met n’importe quoi : l’acceptation béate par les autres de notre fantaisie, de notre égoïsme, de notre soif de domination !
Le rythme de ce drame, encadré par l’image de l’enseignante prostrée ou couchée dans une lueur rougeoyante, nous tient par ailleurs sans cesse en haleine : aucun plan n’est superflu ou complaisant ; nul plan séquence ne s’attarde sur les personnages, si ce n’est le pudique ralenti sur les proches des victimes découvrant l’horreur et pleurant leur désespoir dans une étreinte dernière ; nul travelling ne balaie systématiquement la cour ou les couloirs pour "illustrer" la violence : il suffit de concentrer les mouvements de caméra sur l’enseignante et ses élèves, de nous enfermer avec eux dans ce huis-clos tragique non pas de la salle de classe habituelle mais d’une salle polyvalente où tout le monde devrait, aurait dû être plus détendu puisqu’il s’agissait de faire du théâtre, de monter sur une scène. On reproche pourtant souvent à l’école de ne pas assez s’ouvrir sur la vie : on voit quelle récompense elle reçoit de ses efforts quand c’est la vie qui fait brutalement intrusion dans l’école !! Dès lors, le drame se déroule, implacable, entre film policier (les gendarmes du RAID engagés dans les canalisations sous la salle polyvalente, le policier sans pitié, son subordonné - Denis Podalydès - prêt à comprendre, à négocier) - film-catastrophe (des individus enfermés dans un lieu réduit) et film psychologique avec toute la palette des réactions humaines ( de la veulerie du principal au cynisme de la ministre en passant par la lâcheté hypocrite de certains collègues qui prétendent faire cours en expliquant le Coran et en s’y conformant et - Dieu soit loué ! - la prise de conscience d’une jeune Musulmane, touchée par les propos de son professeur et l’humanité, la tendresse d’une autre prof, amie effondrée.)
Ce film ne moralise pas ; il ne propose pas de solution ni ne met en cause quelque communauté religieuse ou immigrée que ce soit ; il n’est pas non plus réactionnaire et n’encourage nullement à l’autoritarisme ou à la répression enseignants, policiers ou politiques. Il n’illustre ni n’explique le contexte social des banlieues, qui pourtant affleure et sature sans cesse l’image. C’est une oeuvre d’art, qui dépeint une situation de crise, imbrique intimement action et réflexion sans que l’une soit facile, l’autre lourde - une épure tragique, au dénouement terrible, au destin inexorable, aux déchirements multiples : agir ou réfléchir, comprendre ou punir, privilégier ( sauver encore ?) sa vie privée ou se donner ( en vain ?) à une mission publique vouée à l’échec car c’est bien l’insupportable dilemme de l’enseignante et du brigadier-chef qui tente de la sauver, de se sauver ?
Claude Sabatier
"La Journée de la jupe" : un coup de poing salutaire
"La Journée de la jupe", tant annoncée et attendue à Alticiné après son boycott par les producteurs de cinéma et son passage sur Arte le 20 mars dernier, n’aura pas déçu les spectateurs montargois malgré une assistance relativement réduite et la non-publication dans "L’Eclaireur" de l’article de présentation - un oubli de l’hebdomadaire bientôt réparé.
On a déjà tout dit sur ce film qui marque le grand retour d’Adjani depuis "Bon voyage" de Rappeneau et témoigne du courage de l’actrice, du réalisateur Jean-Paul Lilienfeld pour aborder les sujets qui fâchent et les non-dits d’une société faussement consensuelle, régulièrement secouée par les soubresauts de la révolte (les émeutes de novembre 2005 dans les banlieues) ou de la violence : qu’on songe aux agressions d’enseignants, de CPE ou de responsables d’établissements ces dernières semaines...
Claude
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La Journée de la jupe
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