LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Quelques impressions sur le 2ème long métrage d’Agnès JAOUI

mercredi 3 juin 2009 par Claude

"Comme une image", le deuxième film d’Agnès JAOUI, n’est sans doute pas un chef d’oeuvre mais il pose, avec beaucoup de fluidité et de sensibilité, des questions aussi essentielles que les rapports père-fille (témoignant en cela d’une cohérence dans la programmation des "Cramés" avec "35 Rhums" et "Les Grandes personnes"), l’écoute de l’autre et la difficulté à s’affirmer, à trouver sa place sans (et sous) le regard de l’autre, la comédie sociale et la puissance de l’art, qui détache l’héroïne Lolita des apparences physiques (cet embonpoint qu’elle ne supporte plus) et réunit les personnages dans une communion spirituelle et musicale lors du concert à la chapelle romane de la chorale "Canta allegre" chantant Monteverdi.
Pour "Libération", ce film, sorti en 2004 et qui reçut le prix du scénario lors du festival de Cannes, offre "une partition extrêmement fluide, chorale et transgénérationnelle, autour de 2 lignes de force : une satire des relations de pouvoir au sein d’un petit milieu d’influence (l’édition et la littérature, également vouées aux cocktails mondains ou aux talk-show télévisuels insipides) ; et un portrait père-fille qu’on n’est pas près d’oublier." "Tout sonne juste - ajoutait "L’Humanité" - dans le portrait de ce microcosme où l’air du temps est passé au tamis du regard vif et pertinent de la réalisatrice."

"Tu ne m’écoutes pas ; tu ne fais pas attention à moi"... Qui ne s’est jamais, dans les rapports humains - et tout particulièrement dans les relations amoureuses - entendu dire cela, comme un reproche, comme une demande instante de regard, d’écoute, d’attention - d’amour en somme puisque, comme chacun sait, l’amour sans doute n’existe pas mais bien plutôt des preuves d’amour - disait Cocteau, des demandes incessantes de preuves d’amour - pourrait-on ajouter...? Ce film pose de manière cruciale cette question, et dans les deux sens : car s’il est vrai qu’on a tant de mal à écouter - Pascal comparait l’homme à un prisonnier enchaîné, aveugle et sourd, sur l’île déserte de sa solitude et de ses préoccupations intimes - à l’inverse, il semble, de plus en plus, que l’individu, en toute situation, ait un besoin infantile, voire maladif de reconnaissance pour exister, qu’il ne puisse vivre véritablement que dans le regard des autres. Cassard est effectivement un écrivain nombriliste et blasé, un père bourru et absent qui n’écoute pas la cassette de chant de sa fille et quitte au bout de dix minutes le concert où elle s’épanouit enfin sous l’impulsion d’idées irrépressibles : il vient de retrouver l’inspiration !
D’un autre côté, Pierre, l’autre écrivain, trahit son ami Félix et son éditrice si dévouée pour gagner un peu plus de reconnaissance et de notoriété grâce à Cassard qui ne s’intéresse sans doute pas tant que cela à lui...Lolita, qui souffre de son physique et d’un certain manque de reconnaissance de la part de sa prof de chant, Sylvia Miller, jouée par Agnès Jaoui, est-elle elle-même assez à l’écoute de son copain Rachid / Sébastien qu’elle a pourtant recueilli ?Ce dernier se rend-il assez compte de ce qu’on fait pour lui, notamment du travail que lui propose Cassard, à moins que celui-ci ait oublié son propre geste ? Incompréhension, enfermement et cécité scandent cette comédie douce-amère où pourtant, parfois, les êtres se réveillent enfin : Lolita oublie ses problèmes et prend son vélo pour rejoindre, désespérément, le garçon qu’elle aime et qui est parti, en mal d’amour. Karine, la jeune femme de Cassard, si belle et si fragile par-delà sa sophistication apparente, revient après être partie, ulcérée de n’être considérée que comme une poupée sans saveur (plus Lolita que Lolita elle-même !) : choc salutaire pour Lolita peut-être mais Cassard, un Jean-Pierre Bacri égal à lui-même dans ce rôle de paumé mondain, de créatif si aveugle au monde, aura-t-il enfin compris le message ? Ce n’est qu’un homme après tout ; les femmes le disent assez : les hommes ne savent pas (ne sauraient) pas regarder autour d’eux...

Cette quête désespérée du regard n’est jamais caricaturale : elle ne tombe jamais dans le jeu de massacre, même dans la satire sociale. Nous savons si peu aimer - nous sommes des "infirmes émotionnels", des "emotional cripples", disait le novelliste anglais Sherwood Anderson.

Claude


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