LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Une tradition de mathématiciens politiquement engagés

samedi 25 janvier 2014 par Klaus

Le réalisateur Olvier Peyon est né à Paris en 1969. Il a fait 5 ans d’études d’économie à Nantes d’où une connaissance relativement avancée des maths. Il entre dans le monde du cinéma en gagnant sa vie avec le sous-titrage et la synchronisation de films anglais, entre autres des frères Coen, de Ken Loach, de Steven Frears, au total plus de 150 films.

À partir de 1996 il réalise quelques court-métrages plus ou moins expérimentaux. Il écrit et met en scène des épisodes tragi-comiques de la vie émotionnelle de jeunes gens avec et sans emploi. Il n’est pas seul, il est accompagné par Alexis Kavyrchine, directeur de photographie aujourd’hui très recherché, par Fabrice Rouaud, monteur également très apprécié, fils d’ailleurs et monteur de Christian Rouaud, le réalisateur de "Tous au Larzac". Les court-métrages et notre documentaire sur les maths sont produits par "Haut et Court", maison fondée en 1993 par Carole Scotta, économiste et Caroline Bejon, normalienne, littéraire, qui ont également produit « Foxfire" et la série courte "Silex and the City" sur Arte.

En 2006/2007 Olivier Peyon signe un premier long-métrage de fiction : "Les petites vacances" avec Bernadette Lafont, Adèle Csech (la lycéenne est coachée par Béatrice Chérami, l’actrice phare des court-métrages de Peyon) et Claude Brasseur. Une histoire amusante, sensiblement mise en scène, d’une grand-mère qui dans sa solitude a l’idée "d’enlever" ses deux petits enfants. Une production de "Tu vas voir", maison qui a également produit "Septième étage gauche-gauche" et "Carnet de voyage". Le Budget total des "Petites vacances", publié par le CNC était de 1,5 million d’euros.

Le documentaire de ce soir a été précédé par deux exercices du réalisateur dans ce genre, produits et diffusés par France 5 en 2009 et 2011. Deux documentaires "socio-biographiques" d’une heure, l’un sur Elisabeth Badinter, l’autre sur Michel Onfray. Entre parenthèses : France 5 dépense en moyenne 200 000 euros par heure de documentaire et en produit de l’ordre de 200 par ans. Le CNC n’a par encore publié son rapport pour 2013, à mon avis les coûts de notre film dépassent la moyenne.

Le sujet de "Comment j’ai détesté les maths" n’est pas ce qu’on peut penser, c’est à dire les difficultés d’appropriation de connaissances en mathématiques. Mis à part les quelques courtes interventions de deux des trois femmes parmi les acteurs-hommes, le scénario traite d’autre chose. Alors quel est le sujet ? Nous le découvrirons, si ce n’est le défi du cinéaste de faire un film avec des acteurs qui sont des cracks en mathématiques. Citons Olivier Peyon : "Il fallait qu’il soient le fond et la forme"

Les acteurs sont trop nombreux pour être présentés. Quelques mots seulement sur cinq d’entre eux.

Jil Adler, née en 1951 à Johannesburg, travaille à l’université de Witwaterstrand et au Kings College à Londres. Elle fait des recherches sur l’enseignement des maths, le sujet de plusieurs livres.

Jean-Pierre Bourgignon, né en 1949, a occupé à peu près tous les postes importants et prestigieux des institutions nationales et européennes pour la recherche en mathématiques. Actuellement, il préside le Conseil européen pour la Recherche Scientifique. En 1967 et après, lui à l’École Polytechnique et le futur directeur de recherches d’EDF, Yves Bamberger, aux Ponts-et-Chaussées, formaient un duo rebelle (baptisé le "Bambignon"), par moments spectaculaire, d’étudiants-réformateurs des Grandes-Écoles.

George Papanicolaou, né en 1943 à Athènes, professeur et chercheur à Stanford, a fait ses études aux États Unis, a occupé la nouvelle chaire Schlumberger à l’Institut des Hautes Études Scientifiques à Paris en 2010/11, et ses recherches portent entre autres sur les mathématiques de l’aléatoire, le calcul de risques de toutes sortes.

Plus jeune que ces trois là, Anne Siety (la génération du réalisateur) a fait l’École Supérieure de Commerce de Paris. Elle a abandonné une entreprise de publicité pour une formation de psychologue-clinicienne et ses années de travail avec des enfants - écoliers ont donné plusieurs livres, dont en 2012 "Qui a peur des mathématiques" ?

Cédric Villani, né en 1973, est l’acteur phare et une sorte de figurant - promeneur à travers le film. Il se présente fort bien lui-même, d’ailleurs également un peu partout dans les médias. Il a reçu la médaille Fields, prix attribué tous les quatre ans à 2 ou 4 mathématiciens de moins de 40 ans, souvent comparé au Nobel - sauf pour son côté financier négligeable. Créé par le mathématicien canadien John Fields, mort en 1932, la médaille a été distribuée une fois en 1936 et tous les quatre ans depuis 1950. Elle n’a été refusée qu’une seule fois en 2006 par le russe Grigori Perelmann de St. Petersbourg, qui met plus ou moins en cause la pratique d’honorer un travail de scientifique par un prix.

Villani se dit lui même la "Lady Gaga" des maths, aime les Mangas, joue du piano, est marié avec une biologiste, ils ont deux enfants. En 2012 il a publié une sorte d’autobiographie "Le Théorème vivant". Il dirige actuellement l’Institut Poincaré à Paris.

Quelques mots peut-être pour pouvoir situé le film, pour ne pas dire "politiquement".

Il y a cent ans, le nombre de personnes qui s’occupaient de recherches en maths à temps plein ne dépassait probablement pas 200 dans le monde entier. Aujourd’hui l’académicien Alain Connes (médaille Fields 1982) estime le nombre de matheux à l’université et dans les institutions de recherches publiques et privés à quelques 80-100 mille, dont environ 4000 en France. 10 % de ceux-là, donc 400, seraient des chercheurs à plein temps dans ce pays.

Il y a une tradition de mathématiciens politiquement engagés. Une tradition qui – si on le veut bien - s’étend de Sophie Germain, morte en 1831 qu’on peut considérer féministe avant la lettre, jusqu’à Laurent Schwartz né en 1915, qui devient trotskiste. Lui et sa femme, la mathématicienne Hélène Lévy survivent à la guerre dans la clandestinité, il reçoit la médaille Fields en 1950, signe le manifeste des 121 contre la répression en Algérie en 1960 ce qui lui vaut 2 ans d’interdiction d’enseignement. En 1980, 3 ans avant sa retraite, il quitte l’École Polytechnique et rejoint Paris VII.

(Il y eut aussi Èvariste Galois, tué en duel à l’âge de 20 ans en 1832, un républicain révolté contre la monarchie de Juillet, et au 20ème siècle Émile Borel, né en 1871, normalien, député radical-socialiste puis républicain-socialiste et ministre de la marine dans les années 20. Borel est le fondateur de l’Institut Poincaré, co-fondateur, avec Jean Perrin et Jean Zay, du CNRS en 1936. Il rejoint la résistance à l’âge de 70 ans.)

Jusqu’ici les "engagés" (et j’y inclus et Bourgignon et Villani, "acteurs" du film) partagent un engagement également pour les maths et les sciences, pour l’augmentation des moyens de recherche, il font en quelque sorte le lobbying pour la recherche telle quelle est pratiquée.

Or, la recherche en mathématique a toujours pu servir à des fins plus ou moins défendables (balistique, explosifs, aérodynamique, statistique, jeux – vidéo etc.) Avec l’arrivée de l’emploi massif de mathématiciens dans la (cyber-) défense et dans d’autres domaines (dans la finance : voir le film), la question de l’impact social est devenu d’autant plus brûlante. Or, malgré l’impossibilité pour le citoyen lambda d’entrer dans le débat des spécialistes, ce qui est d’ailleurs le cas pour plein de sujets du débat politique et public, ce même débat et une sensibilité accrue pour les décisions et les procédures de décision en matières de recherches scientifiques semble indispensable.

Au États Unis, quelques mathématiciens comme Norbert Wiener (1894-1964) ou Joseph Weizenbaum (1923-2008) avaient abandonné leurs recherches en raison de leur potentiel néfaste. En France Alexandre Grothendiek, née en 1928, mère et père combattants de la guerre d’Espagne, père assassiné à Auschwitz, médaille Fields en 1966, attire l’attention sur la question quand en 1970 il quitte l’Institut des Hautes Études Scientifique à cause d’un financement partiel par la défense et abandonne la recherche. Très controversé pour son antimilitarisme radical, sa quête solitaire d’une "science de demain, science spirituelle", il fonde, avec deux autres mathématiciens plus âgés que lui, le groupe Vivre et Survivre. (Il s’agit de Pierre Samuel 1921-2009, Normalien, résistant, doctorat à Princeton, sensibilisé durant son séjour à Harvard 1969/70 - guerre du Vietnam -, et de Claude Chevallay (1909-1984), membre du cercle fondateur de l’Université de Vincennes et de son Institut de mathématiques). Le groupe ne survit pas longtemps, mais la question, au moins d’un moratoire et d’une réflexion approfondie sur démocratie et institutions scientifiques, me semble-t-il, reste posée.
* * *
Commentaires :

"Comment j’ai détesté les maths" a reçu des critiques enthousiastes. En voici une sur le site "femmes et maths" (http://www.femmes-et-maths.fr/) :
"Il s’agit d’un très beau film sur les mathématiques : un film qui vise à rendre les mathématiques plus attractives ne peut qu’avoir, de ce fait, toute notre sympathie. En tant que mathématiciennes nous sommes enchantées de voir un film de cette qualité parler mathématiques et mettre en avant des problèmes cruciaux pour les mathématiques, comme ceux de l’attractivité ou de la responsabilité du mathématicien face à ce à quoi il contribue... "
Sur le site "allociné.fr" un internaute exprime son impression négative :
"Quelle bouillie ! On mélange tout : un peu d’historique, un peu de France, un peu d’Allemagne, un peu d’USA, rien sur les maths à l’école, les états d’âme de quelques mathématiciens..."

Sur le site "cafepedagogique,net" Laure Etevez, professeur de mathématiques, commente :
"Je pense cependant que certaines séquences sont intéressantes à exploiter avec des élèves si on les explique au fur et à mesure. Voir le film dans son intégralité avec des lycéens est envisageable mais un travail pédagogique autour de la projection me semble indispensable."

Dans une interview de l’Express à l’occasion de la parution de son livre, Cédric Villani s’explique à propos de sa broche :
Q : " Et ce goût pour les araignées, que vous portez souvent en broche ? "
R : "Cela remonte à sept ou huit ans seulement. Mais j’ai choisi de ne jamais dire pourquoi. D’abord, parce que ça fait causer - hier encore, dans le métro, un Américain est venu m’en parler ! Ensuite, parce que, du coup, les gens vont chercher des choses et, parfois, trouver des explications plus intéressantes que la "vraie". Dans la vie, il faut toujours garder une part de mystère."
Dans la Revue Zinzolin du 10 mars 2012 Fabrice Rouaud parle de son travail de Monteur :
"Je ne me vois pas du tout comme un artiste mais comme un artisan. Je suis là pour accompagner l’auteur au cours d’une étape qui n’est pas toujours simple pour lui. Il jouit d’une liberté absolue en période d’écriture, il fantasme le film. Le tournage est un premier contact avec le réel, souvent difficile. On prévoit trois hélicoptères mais on n’en obtient que deux, il pleut à torrent alors que l’on souhaiterait un soleil éclatant etc. Lors du montage, le metteur en scène constate le résultat. Il doit faire le deuil de son scénario fantasmé. Cette phase est assez brutale. Mon boulot n’est pas de lui taper dessus davantage mais d’être là pour l’accompagner. Il faut se placer dans un rapport d’échange intellectuel, un rapport équilibré. Il s’agit alors d’un aller-retour permanent d’informations, d’idées, un ping-pong intellectuel stimulant."


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