LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Quelques impressions sur "Eden à l’Ouest"

mardi 19 mai 2009 par Claude

"Eden à l’Ouest" n’est sans doute pas un chef d’oeuvre mais les critiques relativement sévères qu’on peut lire ça et là me semblent assez injustes et injustifiées.
Sans doute peut-on être un peu déconcerté par la manière burlesque de Costa-Gavras ou par le jeu assez candide de Riccardo Scarmaccio alors que le cinéaste nous avait habitués à des films "sérieux", à de virulentes dénonciations en bonne et due forme telles "Z" ou "L’ Aveu". On lui avait fait d’ailleurs le reproche inverse, celui d’être trop didactique ou démonstratif.

Même si cette forme nouvelle de fable cruelle, à la manière d’un conte philosophique voltairien comme "Candide", manque en apparence de pugnacité, je ne suis pas sûr qu’elle soit inefficace et qu’elle ne nous offre pas quelques scènes marquantes, liées à la rencontre entre deux mondes extrêmes : celui de la précarité, de la misère d’une part ; celui du luxe avec cet improbable Eden club pour riches oisifs ou ce merveilleux factice (Voltaire là encore !) du magicien qui prend Alias pour assistant lors de son passage au club de vacances, lui donne sa carte en lui faisant miroiter Paris et le Lido où il travaille - paraît-il : l’illusionniste - c’est le cas de le dire - est à la fois le moteur et l’objet de la quête de notre Candide, une quête mi-décevante, mi-souriante, qui s’achève sur les Champs-Elysées : le magicien n’amuse que quelques enfants, toujours avec les mêmes foulards et colombes, et le rêve promis s’achève ironiquement et cruellement : il semble qu’il ne reconnaisse pas Elias, en reprenant à la lettre, c’est-à-dire en vidant de tout son sens la formule mirifique "Elias, si tu viens à Paris, viens me voir !" : "Eh bien oui, Elias, tu es à Paris et tu me vois !" Le rêve ne se heurte d’ailleurs pas seulement à ces paroles plates et froides d’un coeur sec mais à un cordon de CRS qui vient s’égrener devant l’immigrant, dans un mouvement accéléré et décomposé qui n’est pas sans rappeler le burlesque ou le cinéma muet.

Notre héros est effectivement un Candide dont la souplesse ou l’adaptabilité n’affadissent pas le propos, tant il semble tenir à la fois un peu de Chaplin, de Buster Keaton, de Groucho Marx, voire de Jacques Tati pour ce langage presque inaudible et minimal, que le cinéaste et son scénariste Jean-Claude Grumberg ont voulu universel : un français rapide et approximatif, réduit à "Merci" ou à la formule du magicien, répétée tel un triste sésame. Ce qui nous est dit ici - et qui va contre l’indifférence, voire l’hostilité ou la stigmatisation ambiantes - c’est que le migrant est peut-être un modèle d’humanité et d’humanisme ; Costa-Gavras le dit fort bien lui-même dans un entretien accordé à "Libération" : "Pour partir vers l’inconnu, il faut un courage mental et physique à toute épreuve. Il faut beaucoup d’intelligence de la vie, un sens de la débrouille, mais aussi une faculté de comprendre et de s’adapter à des codes, des modes de fonctionnement différents sans parler de la barrière de la langue. Ce sont peut-être finalement les meilleurs qui ont ce courage et viennent à nous."

Et de fait, cette errance et ce road-movie nous offrent quelques moments amusants ou rencontres savoureuses : et l’on retrouve Voltaire ou le Montesquieu des "Lettres persanes" dans ce miroir qu’à chaque étape de notre parcours nous tend Elias de notre pauvreté intérieure, de notre égoïsme ou de notre cynisme occidentaux : la bêtise du couple de nouveaux riches qui le prennent en stop puis se débarrassent de lui dans la neige ; la chaleur un peu suspecte des cammionneurs gays ; l’effroi de la petite fille ou la charité frileuse et bien ordonnée de la bourgeoise parisienne jouée par Anny Duperrey qui le laisse sur le pas de sa porte ; le mensonge cupide de ce conducteur qui lui promet le voyage à Paris et s’octroie la moitié de son pécule pour le laisser finalement en rade sur le bord de la route ; l’exploitation (et la révolte subséquente !) dans cette usine de retraitement de matériel électro-ménager où un vieux employé lui apprend la vie et la lucidité sur les salaires de misère pour un travail éreintant - belle dénonciation de l’esclavage moderne comme Voltaire le faisait à son époque dans le chapitre 19 de "Candide" : " le nègre de Surinam".
Il y a toutefois des moments de grâce (le serveur d’un restaurant parisien qui le laisse manger dans l’assiette d’un client) ou de franc comique comme l’arrivée au milieu des nudistes ou la chasse aux immigrants dans l’Eden club, même s’il est peu vraisemblable que, déguisé en client ou grooom-plombier de fortune, Elias y échappe si longtemps... Et ce désir pour lui de la touriste allemande qui se mue en affection protectrice : elle est prête à se mouiller pour qu’il échappe à la police ou à la direction de l’hôtel. Belle épopée picaresque finalement.

Claude


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