Ce film à petit budget, sans prétention, est d’abord un hymne à la banlieue, en l’occurrence l’Est de Paris, à Montreuil, ville doublement significative sur le plan cinéphilique : c’est la patrie de Méliès, cinéaste des origines, maître de la fantaisie poétique ; elle fut aussi le symbole, récemment, de la défense des cinémas de quartier, des petites salles d’art et essai contre un maire qu’on aurait cru progressiste et ouvert à la culture...Saisie avec amour du haut d’une grue où s’est réfugiée une Islandaise (Didda Jonsdottir) rencontrée par l’héroïne à l’aéroport et hébergée dans son appartement, la ville apparaît comme un lieu de mixité sociale et de bigarrure ethnique, loin des clichés systématiques sur le 93 et la Seine Saint-Denis, qu’enchante ici la " Veuve joyeuse " Agathe, jouée par Florence Loiret-Caille.
Ce bijou est aussi une belle allégorie sur la différence et la tolérance : il réunit en une petite communauté fraternelle une jeune femme en deuil, qui ramène en France les cendres de son époux, médecin humanitaire décédé à l’étranger dans un accident de mobylette, un couple d’Islandais déjantés rencontrés à l’aéroport, babacools et fumeurs de joints, un gérant de laverie-cybercafé, un grutier marocain (Samir Guesmi) qui va tomber amoureux de l’Islandaise, un agrégé de lettres classiques (joué par Alexandre Steiger) devenu gardien du zoo de Vincennes... La réalisatrice elle-même évoque en connaissance de cause le métissage culturel puisqu’elle est née, en 1960, d’un père américain et d’une mère islandaise dans les îles Vestmann, archipel volcanique islandais.
Rien de lourd pourtant - ou de didactique dans cette évocation qui constitue aussi une méditation sur le deuil, avec cette urne funéraire posée près de l’aquarium, symbole de l’impossible oubli et ce motif du phoque, oublié et ramené du zoo de Vincennes par le jeune Islandais, réincarnation selon la mythologie nordique de l’être humain, avec son regard doux et intelligent : une scène totalement loufoque met en présence Agathe et Fifi dans la salle de bain, entre apprivoisement et frayeur mal dissimulée.
L’interprétation d’Agathe par Florence Loiret-Caille dans ce "feel good movie " donne à son personnage une dimension à la fois tendre et déjantée, un côté " Pierrot lunaire " à l’impassibilité keatonienne, ou, pour reprendre le beau titre de " Première ", " petit Caliméro à la coquille fracassée ". Amusée et mélancolique, Agathe tente de se reconstruire grâce aux autres, par la magie des rencontres puis par l’eau purificatrice : elle comprendra que se détacher n’est pas trahir, rire oublier, que relativiser la mémoire de l’autre, mari infidèle, peut être salutaire...
Cette oeuvre nous rappelle s’il en était besoin que le comique naît d’un décalage, d’un subtil mélange entre des situations graves ou tragiques et les interférences ou échappées inattendues que peuvent amener des rencontres insolites, les hasards du quotidien ou l’invisible travail qui se fait en nous. La rencontre entre Agathe et l’ex-maîtresse de son mari produit ainsi des révélations hilarantes et un choc salutaire : la première idéalisera peut-être un peu moins son compagnon ; quant à la seconde, elle apparaît encore plus grotesque, car doublement dans l’erreur : elle ignorait que son amant fût marié, et prend Agathe pour une femme de ménage !
Tout se décantera peu à peu chez Agathe : au lieu de se perdre dans de vaines recherches généalogiques, elle se purifiera de son passé et, tel le phoque retourné à la mer, apprendra à réinventer sa vie.
Claude