LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Un film d’athmosphère

lundi 1er juillet 2013 par Claude

Derrière la colline du cinéaste turc Emin Alper est un curieux film, qui tient à la fois d’une œuvre contemplative célébrant les grands espaces à la manière de Kiarostami, du thriller absurde, du western spaghetti...anatolien à la Sergio Leone et d’un drame de l’enfermement et de la paranoïa digne des frères Taviani ou du compatriote Nuri Bilge Ceylan.

Le fermier Faik, éleveur de chèvres, vivant avec son métayer Mehmet, sa femme, leur fils Suleyman et leur petite fille, reçoit la visite de son fils Nusret et de ses deux garçons : la vie semble s’écouler, paisible, dans cette vaste propriété au fond d’une vallée plantée de bouleaux et d’oliviers, pourtant entourée d’inquiétantes collines. Un encaissement qui crée l’impression à la fois d’une étendue infinie, d’un décor démesuré, tant le paysage y est varié, propice à la chasse comme au farniente ou aux flâneries, et d’un huis-clos tragique où la chaleur, la solitude, l’obsession couvent sous les crânes de ces hommes frustes, faussement rudes, d’une virilité trop ostentatoire pour ne pas être inquiète.

Très vite en effet la peur s’installe dans le domaine avec les bergers " derrière les collines ", dont la présence est ressentie par Faik, bougonnant et gueulard, comme une menace, voire un danger. Pour preuve - serait-on tenté de dire - le chien abattu et le fils blessé à la jambe. Le problème est qu’on ne voit jamais les prétendus bergers et que Faik pourrait bien avoir déclenché le premier - voire seul ? - les hostilités en abattant en sacrifice rituel une des chèvres de ces bergers. Dès lors - et toute la force du film réside dans cette ambiguïté - on ne va plus cesser de se demander si l’ennemi extérieur existe bien ou si cette étrange famille, où seules les femmes, en retrait, échappent à la violence ou à la déraison, ne suscite pas ses propres démons - à l’image de la Turquie moderne qui se chercherait des adversaires, ou des boucs émissaires à son malaise : les Kurdes, l’Occident...De cette hésitation fantastique entre un réel inquiétant et une vision fantasmée, qui donne à ce film une dimension allégorique à la fois politique et plus généralement existentielle, deux ou trois scènes semblent particulièrement emblématiques. Ainsi, au tout début, des pousses de bouleaux sont violemment fouettées par une main invisible, qui peut laisser croire à un ennemi extérieur ; la fin donne pourtant, après coup, à ces images inaugurales une connotation bien différente, après la tentative de séduction de la femme du métayer par le vieux fermier solitaire : on peut penser que Mehmet, harcelé de demandes de règlement de dettes par son patron, et dont la soumission sociale s’effrite peu à peu, est devenu un ennemi pour Faik. Est-ce lui qui tuera Zafer ? Par ailleurs, les hallucinations militaires de Zafer, l’aîné des petits-fils, au bord de la rivière puis à l’appel d’un soi-disant régiment, en disent long sur la force suggestive du cinéma qui insère des images apparemment bien réelles mais visibles de ce seul personnage, brouillant pour le spectateur la limite entre le réel et le fantasme. A moins que le danger ne vienne de Suleyman, dont les errances nocturnes paraissent mystérieuses ou du plus jeune garçon de Nusret qui s’entraîne à tirer à la carabine à quelques mètres du même Suleyman... Le cinéaste, qui n’a pas volé ses prix aux festivals de Sarajevo ou de Berlin, dénonce ici par la suggestion, plus que par la lourdeur didactique du propos ou la gratuité dramatique d’une action nourrie, le poids de la tradition, au regard de laquelle les enfants semblent bien falots face à leur (grand-)père, l’armée et la peur de l’étranger.

Film d’atmosphère, Derrière la colline envoûte et agace tout à la fois par sa caméra subjective - des personnages filmés de dos, comme traqués par un ennemi invisible - ses bruits naturels - bourdonnements d’abeilles et grillons, tintement des clochettes et cette absence de musique que dément une fin parodique, où éclate une grotesque marche militaire : la petite famille, suivie par Nusret le boiteux, s’en va ridiculement en guerre sur le flanc de la colline, dans une quête infinie de l’ennemi - ou du fantasme ? La violence attendue est ainsi à la fois évitée et suggérée. Beauté de l’art qui préfère l’ellipse à la facilité, l’auto-dérision à la tragédie annoncée.

Claude


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 271 / 1154732

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Films depuis 2009  Suivre la vie du site Année 2013  Suivre la vie du site Derrière la colline   ?

Site réalisé avec SPIP 4.4.15 + AHUNTSIC

CC BY-SA 4.0

Visiteurs connectés : 15