On y retrouve l’inquiétude morale qui apparente l’univers du cinéaste iranien ici transplanté de façon naturelle, comme intemporelle, à Sevran, dans la banlieue parisienne, au cinéma de Pialat ou des frères Dardenne, le déchirement du divorce ou de la rupture et surtout, au sein de la famille ici recomposée, le poids du passé : comment lui rester fidèle par une sorte de loyauté à soi-même, à une expérience authentique, pour infructueuse qu’elle ait pu être, tout en allant de l’avant pour se reconstruire et vivre un nouvel amour ? Comment, à l’inverse, poursuivre son chemin, avoir à nouveau un bébé, aimer avec la gratuité et la disponibilité nécessaires quand on se sent lesté par la hantise du vécu, que la présence permanente des enfants nous rappelle l’échec autant qu’elle nous porte vers l’avenir, que l’arrivée de beaux-enfants recrée un cadre familier mais artificiel sur lequel on a peu de prise, et si peu d’autorité ?
Les personnages du " Passé " semblent ainsi évoluer entre silence et hystérie, soif d’oubli et culpabilité, quête de vérité et jeux de masques. Ils semblent s’enfoncer dans les remous de l’angoisse, d’un incompréhensible geste, de l’impossible dépassement du passé. Ahmad vient de Téhéran à Paris pour solder à la demande de sa femme Marie un divorce non encore officialisé après quatre ans de séparation ; Marie, elle, vit avec Samir, encore marié, son épouse ayant sombré dans le coma au terme d’une tentative de suicide ; quant aux enfants, Fouad, le fils de Samir, Léa et surtout Lucie, la fille adolescente de Marie, ils acceptent difficilement sinon la cohabitation complice entre eux, tout au moins l’autorité, voire la simple présence de l’autre parent. Lui-même engagé dans une curieuse relation avec son ex-femme, faite d’amertume et de reproches par-delà la légèreté et l’oubli apparents des retrouvailles initiales à travers une vitre d’aéroport, il acquiert un statut pour le moins curieux et complexe dans cette nouvelle configuration familiale où on l’accueille longuement, à moins qu’il ne s’y incruste, là où il eût été plus sain de demeurer à l’hôtel. Il se fait à la fois observateur et révélateur des souffrances et non-dits, médiateur et psychologue pour les jeunes fracassés - à moins que, partie prenante de cette famille et de son passé, loin de poser sur les êtres et les situations un regard juste, il n’interprète voire ne manipule à son corps défendant...
La vérité est si complexe, si subjective surtout, tellement affaire de point de vue : on n’en possède que des bribes ; chacun en détient une parcelle qu’il érige en conviction intime, en explication dernière et globale avec la mauvaise foi brûlante de la passion et de la souffrance. Ahmad a beau tenter de comprendre, de donner la parole à chacun, d’intervenir, maladroitement sans doute ; à force d’éclaircissements apparents, la vérité se complexifie et se dérobe, tel un message virtuel et tragique, comme un point de fuite infini ou un indicible et brûlant secret, pour lesquels point n’est besoin de hors-champ ou de musique parasites : qui a transféré les mails amoureux à la femme de Samir, Lucie jalouse du nouvel amour de sa mère ou Naïma l’employée soupçonnée par sa patronne d’être la maîtresse de son mari ?
Significativement, d’ailleurs, ce faux personnage-relais de l’ex-mari s’efface peu à peu dans la dernière partie du film, laissant aux prises la mère ulcérée et l’ado révoltée dans un lit de douleurs réconciliées, l’enfant torturé de questions et son père désarmé sur un quai de métro, le patron vengeur et l’employée brisée par le soupçon, l’homme aimant et sa femme abîmée dans le coma, une larme perlant à la paupière sous l’effet d’effluves miraculeux peut-être, une main pressant les doigts tendus - espoir fou ou illusion peut-être...Les gestes, les regards et silences, entre revenant-confident et fantôme du passé, ouvrent seuls le chemin de l’apaisement et de la joie.
Claude