Margarethe von Trotta nous offre avec son héroïne campée par une vigoureuse et sensible Barbara Sukowa une tranche de vie emblématique d’une trajectoire existentielle et intellectuelle qui trouve un milieu a priori ami pour s’y déployer, mais s’y fracasse en rouvrant des blessures jamais cicatrisées autour d’un homme honni, symbole d’un régime et d’une époque haïs. L’auteur des " Origines du totalitarisme " témoigne en effet en 1961 pour le journal " Le New-Yorker " du procès d’Eichmann à Jérusalem en développant sa fameuse thèse de " la banalité du mal " et en évoquant ce qu’elle considère comme une certaine responsabilité des conseils juifs (les Judenraten) et de leurs leaders dans la mise en place et la réalisation de l’holocauste. En mêlant images d’archives du procès historique et scènes tournées dans la salle de presse avec Barbara Sukowa, Margarethe Von Trotta nourrit le présent des fantômes du passé et concentre l’intensité dramatique sur son protagoniste, le grand témoin Hannah Arendt plutôt que sur Eichmann, qu’une incarnation par un acteur eût rendu à la fois moins crédible et moins insignifiant que le personnage historique dans sa banalité assassine.
Comment rendre compte de la pensée, d’une pensée vivante et polémique ? La réalisatrice parvient à concilier la vision d’une activité solitaire et les soubresauts d’une véhémente bataille d’idées : d’un côté, les longues nuits à dépouiller les minutes du procès Eichmann, la chambre ardente de réflexion, Hannah Arendt allongée sur un sofa, fumant cigarette sur cigarette, entourée de livres et de dossiers ; de l’autre, l’intellectuelle incomprise ostracisée à la cantine de l’université, chahutée par ses collègues, outrageusement accusée d’antisémitisme, voire de nazisme, se défendant pourtant pied à pied, dans d’autres articles, face aux amis qu’elle regrette d’avoir blessés, et surtout lors d’un séminaire face aux étudiants réunis en une salle comble alors même que la direction de la faculté l’avait convoquée pour lui interdire de donner cette conférence. La scène est impressionnante : malgré la mise en cause haineuse d’un professeur ou l’incompréhension de Hans, l’ami qui se sent trahi dans la cause juive à laquelle il s’identifie aveuglément, elle empoigne peu à peu son auditoire, d’abord tendue, lisant ses notes puis s’en détachant invinciblement pour s’expliquer impérieusement, en femme blessée et pourtant plus que jamais déterminée. Non, elle n’a de cesse de le proclamer - elle n’a pas voulu insulter à la mémoire des Juifs, distinguant parfaitement entre les déportés, la quasi-totalité de la communauté à laquelle elle se sent viscéralement attachée et des chefs de conseils juifs qui ont dû établir des listes, répondre aux exigences allemandes, déchirés entre leur conscience torturée et un système hiérarchisé, avilissant auquel nul ne pouvait résister et qui, comme dans les camps, avec les Kapos ou les prisonniers politiques, dressait les uns contre les autres les membres d’une communauté pour survivre ou sauver sa peau. On sait - " Le Pianiste " de Roman Polanski le montre bien pour le ghetto de Varsovie - que nombre de ces responsables se sont suicidés face au rôle qu’on voulait leur faire jouer et " Le Dernier des injustes " de Claude Lanzmann, récemment sorti au festival de Cannes en réponse à notre film, évoque la figure de Benjamin Murmelstein, grand rabbin de Vienne, nommé par les Nazis à la tête du conseil juif du camp de Theresienstadt, qui a pu sauver 121 000 Juifs grâce à l’argent des Américains réclamé comme une rançon par Eichmann. Hannah Arendt n’ignore pas l’incroyable pression subie par les responsables juifs mais - état encore relatif des connaissances sur le sujet en ces années 60 ? imprudence de sa part ? manque relatif de pédagogie ? sous-estimation de l’inguérissable souffrance juive ou de la faiblesse du raisonnement paradoxal, si subtil se veuille-t-il, face à la puissance de l’émotion, de la passion indiscutables - toujours sincères et toujours de mauvaise foi ? - elle se heurte à la colère et à l’hostilité des siens. On pense à son ami israélien Kurz qui attend d’elle une dénonciation sans ambage du bourreau nazi mais se sent écartelé entre son indéfectible amitié pour Hannah et le déni viscéral autant qu’intellectuel des thèses qu’elle ose soutenir. Une belle scène montre Hannah humble et aimante au chevet du vieil homme, dont la mort viendra pourtant sceller semble-t-il la rupture intellectuelle avec la philosophe : et pourtant, que de confiance diffuse échangée entre les deux amis dans l’incompréhension même, Kurz exprimant une cruelle déception, Hannah lui répondant qu’il doit lui faire confiance, lire dans son cœur, croire en sa sincérité, gage de l’authenticité de sa pensée ! L’amitié est parfois un acte de foi.
Penser en effet, c’est refuser les préjugés et le conformisme, c’est avoir le courage d’aller contre les siens, au risque de décevoir, de blesser, d’être rejeté - mais au nom d’une plus haute vérité que l’opinion - fût-elle ici incarnée par une communauté bourgeoise - n’est pas prête à accepter, à moins que l’époque même ne soit pas mûre. Penser, c’est refuser le schématisme, en montrant que le mal n’est pas radical en l’homme mais dépendant des circonstances, produit par un système - le nazisme - qui appelait une obéissance sans faille, un zèle de fonctionnaire de la mort, " d’intérimaire " ou de comptable du néant tel ce " nobody " romanesque, le terriblement banal et par ailleurs presque sympathique héros, cultivé et mélomane (!), des " Bienveillantes " de Jonathan Littell. Penser, c’est au contraire exprimer, revendiquer cette conscience morale dont Eichmann, homme de clichés et d’euphémismes meurtriers, semblait dépourvu, refuser cette ignorance ou cet aveuglement volontaire quant aux conséquences de ses actes, cette indistinction du bien et du mal.
Penser, c’est se vouloir Jésus contre les Pharisiens, Galilée contre l’Inquisition, Zola contre l’armée, " arche sainte, inattaquable ", Mauriac ou Bernanos contre les relents franquistes de son milieu bien-pensant ou de sa sainte famille. A contre-courant et dans les pires remous.
Claude