Ce film est réalisé avec des acteurs turcs inconnus en France qui n’ont que 2 à 4 films à leur actif : Tamer Levent, Reha Ozcan, Mehmet Ozgur, Berk Hakman (prix d’interprétation)…
E. ALPER a écrit le scénario de Derrière la colline il y a plus de 10 ans en s’inspirant de ses souvenirs d’enfance. Mais il a été amené à le remanier car dit-il : « je me suis attaché à réécrire ce scénario en découvrant au fur et à mesure le potentiel allégorique du sujet ».
L’histoire : Nous sommes dans une belle vallée anatolienne, au cœur de l’été. Le fier et laborieux Faik mène une vie de fermier solitaire avec son métayer et sa femme. Il est fier de ce petit coin de paradis que rien ni personne ne doit venir perturber. Il a invité son fils de la ville, avec ses 2 enfants, en vacances. La vie s’écoule lentement, une apparente harmonie règne entre les membres de la famille et leurs proches. Mais un truc tracasse Faik : des nomades qui vivent derrière la colline semblent faire des incursions sur ses terres avec leurs troupeaux ; ça il ne peut le supporter, ces intrusions le rongent, l’exaspèrent … Rapidement les événements s’enchaînent, c’est l’escalade, l’ennemi, invisible, commence à occuper tous les esprits et devient obsession.
Derrière la colline impressionne par sa mise en scène maîtrisée. E. ALPER, qui se dit influencé par Sergio Leone, utilise la beauté et la douceur mais aussi la sauvagerie des paysages d’Anatolie pour mieux installer le cadre de la peur qui monte. La vallée paisible devient peu à peu un huis clos à ciel ouvert. Le malaise est renforcé par le mélange entre réalité et fantasmes et par l’absence de musique. Seuls, la musique des clochettes du troupeau et le bourdonnement des mouches deviennent obsédants.
Le spectateur avance à l’aveugle, happé par cette atmosphère d’état de siège, car le film suggère plus qu’il ne montre, laissant au spectateur la liberté de faire travailler son imagination, sa curiosité, chacun construisant sa propre interprétation. E. ALPER n’aime pas montrer la violence de manière frontale « cela revient à jouer de manière perverse avec le public et donc, quelque part, à le prendre en otage et abuser de lui. (…) il faut donc en montrer le moins possible pour garder le secret. Ainsi, il ne faut pas savoir précisément qui tire sur qui. »
Portée du film :
– Un regard sur la famille turque avec une réflexion sur la masculinité (les femmes sont pratiquement exclues). Les générations successives se heurtent, les fils semblent toujours décevoir les pères et dans la communauté familiale le charisme du patriarche et la tradition qui fondaient l’ordre social tendent à disparaître .
– Un film allégorique : une parabole sur la société turque. Une société paranoïaque toujours prête à trouver un bouc émissaire fantasmé, qu’on charge de tous les maux pour mieux se dédouaner. C’est le Kurde, l’Arménien… sur le dos duquel on se conforte dans sa fierté nationaliste.
– « La Turquie, empoisonnée par la paranoïa et la suspicion (…) Ici je parle de la Turquie dont le climat politique est basé sur ce même besoin de se créer un ennemi. Que ce soit les Kurdes ou un soi-disant complot international sans compter d’innombrables conflits internes. Chez nous, les débats ne peuvent jamais être raisonnables. Car les théories du complot sabrent les fondations de tout débat politique ».
– Ce film ne s’arrête pas aux frontières turques et propose un beau conte philosophique sur la peur et le rejet de l’autre utilisés comme instrument pour masquer ou tenter de vaincre nos angoisses et nos petitesses.