Le générique instrumental aux fantaisies géométriques et les premières images du film paraissent aussi grandioses qu’une ouverture d’opéra, avec panoramique et vue plongeante sur New York puis sur les quartiers pauvres de l’Upper Side, où un claquement de doigts, alliant bruitage musical et geste concret, donne le signal, léger et grave, de l’affrontement entre les Jets, fiers Américains quoique nés de parents souvent...polonais ou irlandais et les Sharks, Porto-Ricains inassimilés et revendiquant farouchement leur identité. Dérisoire et pourtant extrême violence, incompréhensibilité de la haine immémoriale pesant comme la vendetta ou la malédiction des Atrides, non plus sur deux familles mais sur deux bandes, deux clans de jeunes désoeuvrés, symbole fort actuel des tensions communautaires, ne trouvant à s’affirmer que dans l’affirmation vaine et ressassée de leur différence et refusant toute conciliation, que dis-je ? tout début de dialogue sur le terrain de basket. L’absence cruciale d’adulte apaisant ou référent, à part le barman peut-être, dramatise et radicalise le conflit : on ne voit jamais les parents de ces jeunes ; quant aux policiers, plus ou moins racistes, ils paraissent ridicules, voire impuissants, arrivant toujours après la bataille ou tançant les deux bandes comme des gamins mal élevés. Témoin de cette inéluctabilité du destin, la chanson " Maria " oppose ainsi de façon éloquente deux visions des Sharks, l’optimisme des jeunes femmes porto-ricaines fières d’être américaines et se sentant plutôt bien assimilées, fût-ce par les oripeaux de la société de consommation, et le repli identitaire, frileux et haineux des garçons menés par Bernardo, s’enfermant dans leur sensation de déclassement pour justifier définitivement leurs sentiments. La violence de Tony, pressé par ses amis Jets de s’engager dans le combat alors même qu’il venait séparer les deux camps, est symptomatique de ce cycle infernal qui absorbe et emporte les meilleurs : voyant son ami Riff tué d’un coup de couteau par Bernardo, Tony, pris d’un accès de rage désespérée, enfonce son poignard dans la poitrine du frère de sa bien-aimée. De même, lorsqu’Anita viendra au bar pour tenter d’apaiser les belligérants, elle sera bousculée puis victime d’une tentative de viol de la part des Jets.
La rencontre de Maria et Tony au dancing a beau être magique avec ses couleurs rutilantes sur le fond flouté des autres figurants, la romance " Tonight " nous trotter longuement dans la tête comme dans la scène du balcon de " Roméo et Juliette ", on n’oublie pas les immeubles sinistres, les toits et escaliers de secours où évoluent les tigres de banlieues ; on sait, à l’heure des crises, intégrismes et crispations communautaires, qu’il faudra toujours allumer les phares de l’amour et de la tolérance et crier sans fin : " Cool "...
Claude