LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Le Temps de l’aventure

vendredi 17 mai 2013 par Claude

Le regard de l’autre capté et captateur dans un TGV de hasard entre Calais et Paris, le défi à soi-même, le pari amoureux de retrouver l’autre, paradoxalement, dans un enterrement totalement inconnu - un rôle involontaire de proche éplorée à assumer pourtant - et ce baiser volé enfin entre les rideaux d’une chambre d’hôtel, où le jeu du désir rejoint comme au théâtre la vérité des sentiments - "Le Temps de l’aventure" de Jérôme Bonnell, est là, dans cet élan et ces pulsations, dans cette attente et ces accélérations, dans cette peur de l’avenir et cette suspension d’un présent à la fois dilaté et resserré.

La parenthèse enchantée d’une journée, " vingt-quatre heures de la vie d’une femme ", comme l’unité de temps d’une comédie dramatique ou d’une nouvelle de Zweig - le motif du théâtre encadrant et parcourant l’histoire d’Alix comme un récit premier et une mise en abyme : Alix vient en effet de Calais à Paris passer des essais pour le tournage d’un film ; elle en repart le soir même, après bien des trains ratés - prix de ses atermoiements, de ses appels sans réponse d’une cabine téléphonique, de son portable déchargé - beau prétexte dramatique à une expérience inédite - pour jouer à Calais avec la troupe qui l’attend. Entre-temps, la " folle journée " aura été celle de la rencontre d’Alix, jouée par une formidable Emmanuelle Devos, qui voit, poursuit à l’église Sainte-Clotilde et aime un Irlandais, beau ténébreux en deuil de son amie, Doug ou Douglas - apprendra-t-on à la fin - quelques heures dans un hôtel ou en promenade dans Paris, au milieu de la liesse populaire de la fête de la musique, contrepoint ironique à la mélancolie des amants déboussolés. Doug, incarné par le so british Gabriel Byrne, semble en effet enfermé dans sa douleur, et comme arraché à lui-même par cet amour inespéré et sans lendemain - un premier pas cependant vers la reconstruction de soi. Alix, elle, ne sait plus où elle en est dans sa vie, à 43 ans, alors qu’elle va devenir mère, sans l’avoir peut-être vraiment voulu, sans être sûre d’aimer encore son ami Antoine qu’elle joint pourtant dans la soirée au téléphone et rejoint en fin de compte (de conte ?).

Unité de lieu que ce Paris un peu fantôme, parcouru au rythme du désir et des colères - un lampadaire heurté par mégarde puis étreint pour une séance burlesque de sophrologie improvisée, un café où un défaut de carte bleue amène une altercation avec le barman, la maison cossue d’une sœur bourgeoise maladroitement sollicitée pour un peu d’argent mais racornie par le mépris d’une vie bien rangée - unité d’action que cet amour inédit, qui se découvre et se crée dans le mystère d’une attirance, la complicité de deux solitudes, le magnétisme de deux souffrances qui s’appellent. Tout est à la fois jeu et vérité dans la vie comme au théâtre, quête sincère du bonheur et tentatives (tentations ?) aléatoires du désir - l’audition où Alix joue une jeune femme un peu perdue, à la porte de chez elle et appelant son ami agacé, est symbolique de cette étrangeté à soi-même, de l’identité indéfinie et douloureuse d’une adulte encore enfant. De même, la façon dont Alix, saisie de dos, dans les premiers plans, se lance sur la scène pour jouer Ibsen annonce déjà l’audace timide de cet amour que son regard encourage et que ses pas amèneront à la porte d’une chambre d’hôtel...

La beauté du film tient aussi au resserrement de l’action sur la naissance et l’évolution cet amour, indépendamment - ou presque - de son contexte, des autres personnages, du deuil finalement peu évoqué, de l’autre homme, cet Antoine peu accessible, peut-être lui-même infidèle ou moins amoureux, ce qui place d’emblée "l’aventure" au-delà de toute considération morale d’adultère ou de légèreté : on voit du reste quel sort le cinéaste réserve à la sœur amère qui pourrait incarner la morale ! Plus fort d’être plus suggéré que montré, dans ses hésitations et ses latences, l’amour ici, dans la chambre d’hôtel, ne donne lieu pour ainsi dire à aucune étreinte sexuelle mais à une simple intimité sensuelle, nourrie de caresses, de mots doux, de paroles sans fard, tenues pourtant dans un anglais inattendu, comme un masque protecteur pour oser être soi-même, un nouveau rôle, romanesque et si vrai. Des émois bien plus que des ébats.

Un après l’amour, en somme, comme cet avant l’amour du désir qui tente de saisir et de prolonger indéfiniment, infiniment, le présent.

Claude


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