Remake ou imprégnation, réminiscences plus ou moins inconscientes ou références systématiques à ses maîtres à penser, le cinéma de de Palma donne le sentiment de s’inventer par réécriture permanente, entre allusion, reprise ou hommage, comme cette obsession du voyeur vu, ici la brune criminelle épiée par l’imprévisible rousse, tel James Stewart filmé dans " Fenêtre sur cour " par un observateur caché tandis qu’il suit à la jumelle les moindres faits et gestes de ses voisins. Les détracteurs du cinéaste crieront à l’absence d’inspiration ou au démarquage permanent ; ses thuriféraires, convaincus que la création est avant tout recréation, y verront en revanche un jeu subtil de clins d’œil cinéphiliques, une culture foisonnante où tout est reflet, à l’image des miroirs, sextapes, vidéoconférences ici omniprésents, où le masque, comme une seconde nature, est devenu visage - on pense à Christine imposant à ses partenaires sexuels de porter un masque moulé sur sa propre figure. L’art n’est-il que fascination de soi-même, pur exercice de style ou, nous racontant une histoire et faisant vivre des personnages, délivre-t-il un message ou, à tout le moins, porte-t-il témoignage ?
" Passion " est tout entier dans cette ambiguïté, dans cette dualité : fascinant et agaçant, original et saturé de références. La première partie du film met en scène deux femmes de pouvoir, Christine la blonde (Rachel MacAdams), patronne d’une agence de pub et de communication, Isabelle, la brune (Noémie Rapace), directrice de clientèle, une rousse, aussi, chef de pub. Entre les deux premières s’engage une lutte à mort, faite d’attirance lesbienne, d’humiliation, de remords apparent pour mieux séduire et blesser à nouveau, tandis que la troisième, tapie dans son bureau, compatissant en apparence aux persécutions subies par la brune, attend son heure. Pour aller à sa place à New York, Christine s’attribue sous les yeux de sa collaboratrice obéissante mais ulcérée un projet de pub que celle-ci a conçu. Heureusement, Isabelle parviendra à se réapproprier son travail. Pire : la brune quelque peu imprudente, avec son clip au smartphone caché dans la poche arrière de son jean pour filmer le voyeurisme machiste, perd un jour son sang-froid dans un garage souterrain, emboutissant son véhicule et le défonçant à coups de pied : las, la scène est filmée et Christine aura la cruauté de la passer avec d’autres morceaux d’anthologie lors d’un cocktail d’entreprise. Jalousie de la supérieure à l’égard de sa brillante subordonnée, harcèlement moral et voyeurisme technologique dont, au-delà de la complaisance esthétique ou de la perversité érotique de " Passion ", maintes entreprises et l’évolution de la société donnent souvent l’exemple - il n’est que de suivre l’actualité. Sites de sextapes, règlements de compte sur Facebook, photos ou vidéos dénudées prises par un amant indélicat ou vaniteux et mises sur le Net...
Cet univers d’images, si prégnant et si dangereux, à l’image du portable invisible sonnant sans fin - mauvaise conscience de la criminelle ou vengeance de la rousse ? - la mise en scène de Brian de Palma le met littéralement en abyme, avec ses contre-plongées, ses décadrages, ses angles inclinés pour les scènes oniriques, ses lumières bleutées redessinant le regard des protagonistes...Le spectateur y perd ses repères ; le montage ne cesse de le déstabiliser.
La deuxième partie du film, où alternent passages rêvés et scènes bien réelles, au point que l’action progresse par réveils en sursaut, radicalise cette confusion en lui donnant un contenu romanesque et policier qui remet totalement en cause l’image de passivité et de soumission que nous avions de la brune, muée en meurtrière implacable, égorgeuse semant des indices de sa (vraie) culpabilité pour démontrer ensuite sa (prétendue) innocence. Les apparences sont trompeuses. Ce règne de l’illusion ne se manifeste pas seulement par des retournements de situations : il donne à voir simultanément deux actions parallèles, grâce à la technique du " splitscreen ", Isabelle assistant à " L’Après-midi d’un faune " de Debussy tandis que Christine évolue dans son appartement. Bientôt, la réalité deviendra cauchemar avec l’assassinat et l’alibi du spectacle une terrible illusion pourtant un instant entretenue par la présence de l’amant ivre éconduit.
Ballet vertigineux de la vérité et de l’illusion, qui nous interpelle malicieusement comme le regard-caméra des danseurs dans " L’Après-midi d’un faune ".
Claude