LES CRAMÉS DE LA BOBINE

Singué Sabour

jeudi 18 avril 2013 par Claude

"Singué Sabour", film franco-afghan d’Atiq Rahimi, tourné en persan afghan, adaptation par Jean-Claude Carrière du prix Goncourt 2008 de l’écrivain-cinéaste écrit en français, n’apparaît pas seulement comme une nouvelle évocation de la condition féminine en terre musulmane et d’une impossible émancipation. La beauté et l’originalité formelles de l’œuvre en épousent superbement le propos, non comme un simple moule littéraire mais comme une parole symbolique et libératrice, à mi-chemin de la méditation, de la confession et de la psychanalyse.

Le parti-pris est plus fort de refuser une énième dénonciation didactique de l’intégrisme au profit d’un monologue intérieur, vecteur d’une prise de conscience et d’une implosion différée. Ce choix s’accorde bien au modérantisme religieux de Rahimi, dont un propos émouvant sur la faiblesse de l’homme, qui rappelle la "prière à Dieu" de Voltaire dans son "Traité sur la tolérance" devrait faire réfléchir, s’ils en étaient capables, tous les fanatiques du monde : "je suis bouddhiste parce que j’ai conscience de ma faiblesse ; je suis chrétien parce que j’avoue ma faiblesse ; je suis juif parce que je me moque de ma faiblesse ; je suis musulman parce que je condamne ma faiblesse ; et je suis athée si Dieu est tout-puissant."

Saurait-on en effet imaginer schéma narratif plus efficace et acte politique plus révolutionnaire que ce long monologue, au pays de l’oppression religieuse, où des femmes défendant les droits de leurs consœurs peuvent mourir pour la liberté ou se voir enfermées dans un sac, en prétendues sorcières, avec un chat sauvage ? La lente éclosion d’une parole de femme, veillant son mari taliban, plongé dans le coma par une balle tirée dans la nuque par un...camarade de combat pour avoir répondu à son injure, ne saurait mieux dire la révolte qui gronde et l’amour malgré tout, là où le dialogue est confisqué ou inégal, où une voix off proclamerait la morgue et la toute-puissance masculines. Sans doute le propos est-il systématique, voire manichéen, tous les hommes - mari, père, imam - apparaissant comme infâmes mais peut-il en être autrement pour cette jeune femme mariée avec un homme parti à la guerre, sans lui donc, qui a vu sa sœur mariée à douze ans à un vieillard pour honorer la dette de jeu d’un père absent et violent, ne vivant et ne se passionnant que pour les combats de cailles ? Comment endiguer l’irrésistible coulée de sentiments et de souvenirs qui se déverse dans ce soliloque, qui nous emporte et qui dit tout - les frustrations, les espoirs déçus, la peur de la solitude et le désir secret du veuvage, face à cet homme forcément respecté et profondément détesté ?

Pour éviter le ressassement solitaire et le solipsisme d’une parole sans écho, le prétexte narratif - l’idée dramatique de génie - de Rahimi est d’imaginer un destinataire littérairement impossible et pourtant médicalement vraisemblable (la fin le montrera cruellement) en la personne de ce mari comateux, à qui l’on peut enfin tout dire puisqu’il est presque mort et qui pourrait - sait-on jamais ? - entendre, aux deux sens du terme, être touché, voire modifié au fond de son âme par tant de sincérité blessée s’il venait à se réveiller à la vie.

Ce monologue semble d’autant moins replié sur soi-même dans le huis-clos tragique de cette maison trouée par les roquettes, de ces murs défoncés par les roquettes, que le monde extérieur est bien là - avec la guerre sans cesse menaçante, les deux filles terrorisées, les voisins assassinés, le parcours de tous les dangers pour tenter quelques mètres dans les ruelles lépreuses ou rejoindre la tante aimante et prostituée...Kaboul, capitale de l’Afghanistan, étymologiquement "terre de plainte et de sang", où l’on ne sait plus qui fait la guerre à qui, qui est l’ennemi - les Soviétiques, les milices pro-gouvernementales face aux talibans dont on épouserait ici curieusement la situation et le regard ? Et si l’héroïne en burqa, jouée par une magnifique Golshiftch Farahami, apprend à se libérer par une parole dangereuse mais nécessaire, grâce à cet objet symbolique, à cette allégorie prémonitoire, le "singué sabour", qu’incarnerait ici son mari, la paradoxe est que le viol dont elle est victime de la part d’un jeune combattant qui ne connaît rien de l’amour va libérer le désir et appeler bientôt la tendresse avec leurs rencontres furtives et recommencées...

Quand la liberté et l’amour doivent encore passer par la violence pour se dire et éclore enfin.

Claude


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