Le vieillard va être pris en charge par un ami de l’institution, Miguel, qui n’est pas sans rappeler le journaliste soi-disant aliéné de " Vol au-dessus d’un nid de coucous ", jouant le faux pour dire le vrai ; les autres pensionnaires l’aideront également car tous redoutent, pour lui comme pour eux-mêmes, le second étage, celui des " causes perdues ", antichambre symbolique de la mort pour ceux dont la mémoire et la lucidité ont définitivement sombré...De là à présenter cet univers comme une prison ou un goulag, il y a un pas que le réalisateur et le spectateur ne franchiront certes pas - le propos du film résidant moins dans une dénonciation sociale que dans un drame psychologique mâtiné d’humour et de tendresse. Certes, le personnel semble curieusement absent mais les rares infirmiers ou infirmières ne semblent pas pour autant des matons ou des tortionnaires.
Pour traiter ce thème délicat, Ferreras prend soin de ménager des échappées poétiques, des flash-back symboliques ou salvateurs, qui traduisent la vitalité et la vigueur de la mémoire affective, si chère à Proust ou Chateaubriand, sur les décombres du souvenir conscient. On pense à cette scène où Emilio, entrant dans la maison de retraite, se revoit enfant s’installant timidement dans la salle de classe au milieu des rires et des murmures ou à cette ascension d’un clocher pour " offrir " le nuage réclamé à sa tendre et capricieuse bien-aimée.
Du naufrage de l’âge et de la maladie, ici évoqués avec douceur, voire légèreté, à travers la danse, la nourriture, la prise de médicaments déréglées par la solitude et la perte des repères, on retiendra cette scène émouvante dans un couloir, lieu emblématique d’un passage possible ou, bien plutôt, d’une souffrance sans fin : une vieille dame, qui vit dans l’espoir illusoire d’une sortie imminente et attend que ses enfants viennent la chercher, part à petits pas vers la porte principale ; mais le corridor est long, infiniment long ; elle vacille en chemin, ne sachant plus ce qu’elle veut, ce qu’elle cherche ; au bout de quelques mètres, elle s’arrête net, tournant mécaniquement, sans fin, la tête d’un côté puis de l’autre ; le vieux pensionnaire nous regarde alors, comme pour nous prendre à témoin de cette terrible déchéance. Les couleurs sobres, la simplicité du dessin disent l’essentiel et le regard se fait lourd.
Claude