Pareil cheminement intérieur conduit ici, grâce à un voyage en Suède, Ernest, architecte bougon, autoritaire et méfiant, à quitter brutalement son travail et ses assistants, sans prévenir personne, alors même qu’il vient de lancer un projet d’urbanisme et attend le résultat du concours, pour partir en Suède reconnaître le corps d’Antoine, son fils de vingt-cinq ans jamais connu ni désiré. La police suédoise, en effet, vient de l’appeler en la personne d’un inspecteur dont le trajet rencontrera le sien puisqu’il a élevé son enfant. Cet Ernest, homme froid, qui débarque à minuit chez sa fiancée pour un dîner en tête-à-tête sans s’excuser de son retard, ou lui donne de ses nouvelles sans s’inquiéter de sa santé, se comporte avec une brusquerie, voire une rudesse assez proches de la goujaterie : ne lance-t-il pas à l’auto-stoppeur qu’il prend en charge " On n’est pas obligés de parler " et au motard qu’il vient de renverser avec sa voiture : " Vous êtes maladroit quand même ! " ? Ce cynisme, qui pourrait passer pour l’ironie grinçante d’un pince-sans-rire s’il ne s’accompagnait d’une réelle sécheresse de cœur, lui inspire des paroles ahurissantes lorsqu’on l’interroge sur le but de son voyage : " Je vais reconnaître le corps de mon fils, un parfait étranger. Un cadavre est un cadavre, on ne va pas en faire tout un plat."
Et pourtant, peu à peu va s’opérer en lui une véritable métamorphose dont l’agent sera Magnus, un Suédois francophone, joué par Anastasios Soulis, cet auto-stoppeur paumé, au propre comme au figuré, pris par hasard sur une route, déposé puis retrouvé comme un destin têtu qui semble s’acharner sur vous pour mieux vous sauver, tel l’ange de " Théorème " de Pasolini. Le jeune homme, gentil et sensible, fils de substitution sans doute, va lui servir de guide routier et de révélateur existentiel, au fil de leur périple dans les paysages dépouillés, voire lunaires de Laponie : une scène amusante, au contact d’un élan familier et ... caressé - étrange rencontre en pleine forêt - marque l’évolution d’Ernest et inscrit cette histoire dans un registre ambigu, mi-tragique, mi-comique, dans la tonalité absurde d’une attente et d’une improbable révélation dignes de Beckett. La lucidité du grand-père de Magnus, qui constate l’échec de la relation entre son fils et son petit-fils ou l’amertume d’un fermier, recélant tous les regrets du monde dans son visage buriné par le travail et le chagrin, offrent encore à Ernest des témoignages de souffrance et posent les jalons d’une remise en cause.
Les rencontres et les hasards de la vie, si étonnants soient-ils, nous changent lentement et en profondeur : plus forts que notre volonté ou nos prises de conscience, ils indiquent le chemin d’une possible rédemption spirituelle.
Claude