Chemins de traverses ou hasard de la programmation – ce film rejoint « Les Grandes personnes » d’Anna Novion pour la peinture douce-amère d’une relation père-fille : mais là où le père était inquiet, possessif et ombrageux, et où la fille découvrait l’amour avec un certain effroi, le rapport entre les deux êtres se fait ici plus harmonieux, presque fusionnel : et si l’on sent poindre la douleur quand la jeune femme prend un nouveau cavalier, de son âge, nulle maladresse ou acrimonie ne semble entacher le regard paternel : curieusement même, la proximité presque sensuelle de Lionel et Joséphine semble tout à la fois suggérer son propre renoncement et préparer la femme advenue à une vie amoureuse. L’amour et son propre dépassement – comme une intelligence du corps. Annie Ernaux, avec ses jeux incessants sur le corps et la pudeur, n’est pas si loin…
Le manque d’enthousiasme apparent des spectateurs est peut-être l’effet de cette douceur, de cette tendresse ineffable qu’on ne peut véritablement formuler ou expliciter dans les minutes qui suivent une projection : il faut laisser à l’émotion le temps de se décanter. Henri, immédiatement sensible au film, regrette à cet égard que les réactions n’aient pas été plus nombreuses et plus spontanées. Il souligne la beauté et la tendresse avec laquelle la cinéaste filme les corps, cette évidence aussi d’une culture africaine et antillaise où l’on n’hésite pas à se prendre les mains ou à s’étreindre entre père et fille pour se témoigner son affection – sans que cela paraisse le moins du monde trouble ou incestueux. Attention au corps qui est une caractéristique du cinéma de Claire Denis – Danièle l’a rappelé dans sa présentation fouillée et complète du réalisateur et de son univers : on peut parler d’une véritable chorégraphie, à l’image du ballet viril orchestré par Bernard Montet pour « Le Beau travail » en 1999 : « la seule chose qui m’intéressait dans l’approche de la Légion étrangère - soulignait alors Claire Denis - c’était l’idée du corps discipliné. » Chorégraphie qui va de pair avec le poids des regards et l’éloquence des silences, soulignés par la musique lancinante et entêtante des Tindersticks.
L’interprétation d’Alex Descas (le père), de Mati Diop (la fille), de Grégoire Colin (l’ami) et de Nicole Dogue (la voisine amoureuse du père) met en valeur la souffrance et les fêlures de ces êtres marqués par la peur d’aimer et la difficulté à passer de l’autre côté, qu’il s’agisse de l’initiation à l’amour ou de l’acceptation de la retraite : à cet égard, le collègue de travail de Lionel, si triste lors du pot d’adieu, se suicidera quelque temps après en se jetant sur la voie -faute d’avoir su négocier ce délicat passage. On pensait pourtant, le moment de blues évacué, qu’il s’était fait à cette idée mais on n’avait pas mesuré l’ampleur et la profondeur de son désarroi. Oui, Claire Denis excelle à « scruter les zones d’ombre de personnages décalés » ; « elle capte l’entre-deux, tout ce qui ne se dit pas mais signifie beaucoup dans une relation humaine. »
La route ou la voie, tel est bien aussi, concrètement autant que symboliquement, le thème central de ce film, dont le début, tout en lignes, aiguillages et miroitements, rappelle par sa beauté plastique (grâce en soit rendue au chef-opérateur attitré Agnès Godard !) celui de « L’Autre » avec ses images scintillantes de villes nouvelles et de banlieues commerciales. Trouver sa voie, choisir le bon aiguillage – comme le suggère l’image récurrente de Lionel pilotant le RER pour aller tout droit ou bifurquer – remarque Danièle.
Un autre paradoxe est que ce film, où ne figurent pratiquement que des Noirs, loin d’apparaître comme une œuvre où la fille d’un administrateur colonial au Cameroun défendrait ou célèbrerait la négritude, a une portée universelle : la spontanéité du contact physique ou le mariage final, associé à la coutume de boire pas moins de 35 verres de rhum quand on marie sa fille ( !), loin d’être de simples éléments pittoresques, témoignent d’une humanité profonde dans laquelle chacun peut se reconnaître.
Des morceaux d’humanité, des tranches de vie, des solitudes croisées qui se rencontrent difficilement… Une belle image restera à Danièle de l’immeuble d’en face, avec ses fenêtres éclairées de diverses lueurs, comme un scintillement indicible, comme la palpitation de la vie.
Claude